Comme la proie à son amante

Je suis le chien de garde de la peine,
elle ne me quittera pas,
elle a trouvé dans les cellules de ma passion
un berceau où grandir et dormir,
une plaie impuissante à corrompre,
d’où se déverser à grands flots lancinants
dans mon corps désarmé.

Elle – la peine, minutieuse – me poursuit avec méthode,
sans aucune cruauté, sans haine,
comme un chasseur à l’âge immense.
Elle m’envoûte et m’écœure
au creux des sueurs et dans l’attente du sommeil.
Nous nous disputons les jours
comme deux oiseaux gris des morceaux de pain sec.

Je tais ses rumeurs, ses envies, ses appels,
son lierre noir qui se ramifie lentement
à mon échine et serre bientôt
sa main gantée sur ma nuque.

Je sais que certains monstres,
même entièrement hérissés de lames,
même hideux, reclus,
même lacérés dans toute leur chair,
sont bienveillants.
Je sais aussi que certaines merveilles
trouent votre ventre,
raclent les canalisations de votre cerveau,
secouent vos doigts et vos tibias,
rongent vos amples gestes.

Et certaines bêtes, comme elle,
entre le monstre et la merveille,
vous enveloppent et vous lardent,
rient dans vos bras puissants
puis vous mordent le cou,
amplifient votre souffle du leur
avant de vous réduire au silence :
il faut, je crois,
les inviter à votre table,
les tuer puis les anoblir

et recommencer toujours
jusqu’à ce qu’elles refusent
votre invitation.

Vincent Annen