Nuit d'Octobre

Le train régional m’abandonne sur les quais à 21h53. Je sors du dernier wagon et mon geste premier est de tourner la tête vers le ciel. La nuit est douce et chaude. Machiavel, le début de l’automne, nous nargue de lapsus estivaux. Une lune orangée (une orange lunaire) apostrophe les immeubles et les trottoirs d’un exsangue chatoiement. Tout, tout dans les nuances céruléennes des nuages embrumés, dans le parfum tiède du vent soupirant, dans les rumeurs d’une ville en fête, me ramène aux souvenirs tapageurs d’un printemps à Vienne. La douloureuse langueur de ces récits errants me frappe au cœur. J’entre dans le sous-terrain de la gare – je m’égare – alors que s’accroche à mon regard les déambulations frauduleuses d’un groupe d’adolescents ivres. Une jeune fille part d’un rire à gorge déployée lorsque l’un de ses éthyliques acolytes laisse tomber une bouteille de mauvais rhum. Les éclats du verre et la liqueur ambrée s’éclatent et s’étalent sur les dalles grises. Le jeune homme pousse un juron, s’emporte contre lui-même. Je passe mon chemin sans un regard – mon regard sous un chemin – mais l’esprit habité des réminiscences que m’inspire cette bacchanale atmosphère.

Vienne. Trophée de ma vie bien ordinaire. Je revois les ombres onduleuses d’un vieux bistrot, les panachages crémeux de bière et liqueur de mandarine, les rires, frais ou bourrus, de mes amis de fortune, les regards lascivement appuyés qui nourrirent les indécents élans de mes nuits, le brouhaha cathartique des discours de quelque intellectuel à haut potentiel aviné. Oh ! L’insoutenable légèreté de ces instants perdus ! Il n’existe pas de mots adultes pour décrire les nostalgiques et futiles impressions de ces corps vibrants d’ardeur de vivre : je dormais peu, buvais beaucoup et vivais jusqu’à la liesse d’extatiques obscénités. Dans les lueurs grisées de ma chambre, des corps obscurément, obscènement, nus roulaient entre les draps, s’assouvissaient mutuellement. Les aubes xylostomes m’emportaient vers un ami qui, assis sur un banc froid du parc, prêtait l’oreille aux sérénades affutées de quelque oiseau ou s’émerveillait du vert tendre des jeunes bourgeons. Une maladie dégénérée et dégénérescente le privait peu à peu de ses capacités ambulatoires et c’était toujours un crève-cœur pour moi que d’apercevoir à ses côtés la mécanique silhouette de son fauteuil roulant. Lui, l’Ami, savait différencier le gazouillis chantant du rouge-gorge du sifflement erratique du merle ou du pépiement rapide du chardonneret. Je reste convaincu que, les jours précédents sa mort, il tendait encore l’oreille dans l’espoir d’entendre le chant de Caladrius. Mais Caladrius indifférent différa son passage et laissa l’ami à sa païenne agonie. Ashes to Ashes. Dust to Dust.

Je rentre chez moi. Les souvenirs perdus m’attrapent à la gorge et fondent, dans les larmes, de vraies étoiles – perdues elles aussi – quelque part dans le ciel noir veiné d’écumes nuageuses, insignifiantes dans l’infini du temps qui se refuse à nous.

Inès Rdck