Le Pitre !

Ici devrait s’inscrire un texte de cinq cents mots relatant une courte, cinq cents c’est court, histoire, avec un narrateur, un personnage, ou deux, ou…pas du tout, une action, une réflexion sur l’action, une conclusion, pas trop longue si le narrateur veut arriver au bout du bout, au conte de l’auteur. (Yeah ! Déjà cinquante trois mots. Redondance quand tu nous tiens.)

- Monsieur le narrateur, voici votre texte, tant attendu… S’il commence par « Il était une fois » ?... Vous avez de l’aplomb et un sens de l’humour, c’est certain.
- Monsieur l’auteur, vous ne souhaitez tout de même pas que je vous souffle la suite de cette courte histoire ?

On demande un instigateur pour soulager l’auteur qui ne supporte pas son narrateur, alors qu’il a tout pouvoir pour lui dicter sa conduite. (Et tout ce charabia qui se dévide en lieu et place du texte promis). Une histoire courte qui se fait désirer et l’espace qui se noircit, sans résultat, pour rien. Quel gâchis ! Courage, débutons !
Il était une fois un auteur qui prétendait l’être et qui s’acharnait à renâcler devant l’obstacle, refusant de le sauter pour emprunter le parcours libérateur. Il se sentait pétrifié, proche de la congestion. Tout alentour, le public l’encourageait… en vain. Monolithe il se sentait, monolithe il restait. Pourquoi devait-il se mettre en route, se déplacer vers un but inconnu ? Pourquoi ne lui foutait-on pas la paix, ne le laissait-on pas tranquille dans son immobilité ? Parce que c’est la coutume qui veut que l’auteur s’exprime et dise des choses intelligentes, nouvelles, aptes à fixer l’attention du lecteur. Parce que celui qui se prétend auteur ne peut renoncer à débiter des mots, à former des phrases, avec du sens s’il vous plaît. Parce que le lecteur n’a pas de temps à perdre et ne veut pas s’ennuyer, surtout s’il a payé. Tu marches ou tu crèves. Tu reconnais le système, qui te reconnaîtra, peut-être. Sinon, dégage, oublie que tu voulais paraître au grand jour de la connaissance, au bal des élus. Ce monde n’est pas pour toi, peu importe sa longueur ou sa brièveté. Cesse d’occuper la piste, laisse la place à ceux qui piaffent et sautent. Mouton, rejoins ton troupeau, dissimules-y toi, gorges toi de sa chaleur, endors-y toi… tu as trouvé la place que tu n’aurais pas dû quitter.

- Alors, le narrateur est-il comblé et peut-il dire à l’auteur dans quel exercice de style il s’est fourvoyé ?
- A l’insu de mon plein gré, un auteur m’a envoyé au front muni d’une page blanche qui n’osait pas dire son nom, déni monstrueux, véritable ode à la vacuité. Cet auteur sans pudeur s’est revêtu des frusques d’un personnage fantôme et m’a, à mon tour personnifié, laissant dans le vague l’instigateur responsable de cette pitoyable chevauchée.


En trente-deux mots, comme en cinq cents, l’adage « plus c’est court, plus c’est bon » se voit démenti au grand dam du lecteur heureusement libéré. Il était moins cinq, non ?

Pierre Boivin