Marrakech – Fès

Un automne, il y a de cela quelques années, j’avais décidé d’amener ma mère au Maroc. Dix jours, au départ de Marrakech avec le projet de visiter ensemble les villes royales ; une boucle raisonnable pour le temps que nous avions à disposition avant le vol retour.
Nous devions aller de Marrakech à Fès en train. Je n’ai gardé aucun souvenir de la gare, des quais, de notre installation dans le compartiment, du contrôle des billets ou même du départ de la machine. Quand je repense à ce trajet, je ne vois que des collines désertes, et de la petite broussaille sèche. C’était le paysage de la campagne marocaine à perte de vue (si on omet les câbles électriques le long des voies, quelques cabanons improbables et une ou deux ruines de béton, que je m’autorise à oublier).
Nous partagions notre compartiment avec une mère et sa fille. J’étais concentré sur mon Lonely Planet et je pensais déjà au nombre de nuits à réserver dans les prochaines villes pour boucler le tour comme je l’avais imaginé. Mais mère regardait dehors ou alors, c’est possible elle a un talent pour ça, ne faisait rien du tout.
C’est bien entendu à elle que s’est adressée la mère marocaine, lui demandant si nous étions de la même famille. Gênée, elle m’a regardé comme pour demander si elle avait le droit de livrer un tel secret à une inconnue. Elle lui a tout de même répondu que oui. Je ne participais pas à l’échange, sinon par des hochements de tête distraits, lorsqu’elle parlait de ce voyage que j’avais organisé pour elle, de mes études, de la Suisse, etc. L’autre dame ne parlait que de son fils. Et sa fille hochait aussi la tête, plus timidement que moi peut-être. J’ai regardé cette fille qui devait avoir 5 ans de moins que moi et lui ai souri l’air de dire : « On se ressemble, nos mères ne parlent que de nous. ». En fait, elles parlaient de moi et d’un fils absent, mais cette différence ne semblait avoir aucune importance dans l’air de cette fin d’après-midi.
A un moment, la mère marocaine a voulu nous inviter. Elle s’est tournée vers moi : « Accepteriez-vous de sortir trois arrêts plus tôt pour manger un couscous dans notre maison ? Mon mari rentre ce soir. Il sera content. » Ma mère m’a regardé, guettait mon avis. Ensuite, je sais qu’elle a baissé les yeux vers mon guide de voyage, que j’avais posé ouvert à l’envers sur mes genoux. Elle m’a souri en disant : « On ne peut pas, non ? »
Non, on ne pouvait pas parce que l’hôtel était réservé à Fès et qu’on arriverait déjà assez tard, l’itinéraire était trop serré pour perdre un jour et surtout je n’aurais pas su comment reprendre un train le soir depuis un village isolé dans les collines.
Comme l’invitation avait été refusée, le dialogue n’a plus pris entre les deux femmes. Quelques sourires mais plus de questions. La fille s’est mise à lire, la dame s’est longuement maquillée, ma mère a contemplé le paysage qui continuait de défiler et moi, qui avais organisé la suite, j’ai aussi commencé à regarder les collines.
En sortant du train, ma mère m’a demandé : « Tu crois qu’on aurait dû accepter ?... Non, tu as raison c’était impossible… mais tu crois qu’elle a compris ? » Je lui ai répondu que non, je ne croyais pas qu’elle ait pu comprendre mais on n’y pouvait rien.
- Elle était déçue alors ?
- C’est probable mais vraiment c’était impossible.
- Oui, tu as raison, c’était impossible.
Ce dont je me souviens le mieux, c’est du paysage que nous avions contemplé durant toute la fin du voyage.

Nicolas Violi