Bienveillance nouvelle

Un rideau noir s’ouvre. La scène est plongée dans une lumière UV ; au milieu de celle-ci se tiennent debout un homme et une femme, tous deux grands, nus, athlétiques ; leurs mains, leurs avant-bras, leur bouche et leurs joues, leur cheveux, leurs fesses, leur bassin et leur sexe sont recouvert d’une substance noire ; leurs dents sont lumineuses, le reste de leur peau est pâle, leurs iris sont blanches. Une fine brume est diffusée, en continu. Après un silence :

HOMME : Vos dieux anciens… ils agonisent ; ils étouffent dans ces tombeaux de terre que nous avons tendrement creusés ; nous avons laissé leurs orteils dépasser pour les croquer avec force et les mâcher avec plaisir : quelle euphorie ! d’entendre le croustillant mélodieux de leurs os poreux résonner dans nos oreilles.

FEMME : Vous n’êtes que des raclures d’égoût… vous n’êtes que des vestiges d’une époque révolue : aveugles, têtus, ignares, gavés de mauvaise foi, vous vous acharnez à préserver vos lieux saints désertés ; comme des eunuques vous vous fatiguez à astiquer des reliques vides de sens… Lamentables crevures que vous êtes, ne comprenez-vous donc pas ?

HOMME : Votre religion est morte depuis longtemps ! Vous êtes dépassés et constipés par des idéologies et des institutions arrièrées ! Plus personne en a quoique ce soit à foutre de vos mièvreries moyenâgeuses. On crache, on pisse, on chie sur vos croyances décadentes ; et ce faisant, nous rendons un service à l’humanité. On a brûlé ce qui restait de vos idoles : comme une régénération cellulaire, une régénération sociale. Merci d’avoir chauffé le trône, mais allez, bougez, laissez place à notre jeunesse !

FEMME : Nous renaîssons chaque jour plus puissant. Nous sommes Ego et Hubris. Nous sommes la nouvelle religion. Nous sommes les totems de la spiritualité actuelle. Nous sommes le futur et le futur exige la vitesse, la violence et la musique violente, l’obsolescence, le virtuel et l’artificiel ; nos serviteurs sont le sexe, la drogue et le pouvoir ; notre sang se nomme alcool ; nos hosties sont des bonbons acidulés, des poudres à respirer à pleine narine, des fines aiguilles qui se marient à nos veines.


L’HOMME se met derrière LA FEMME, qui fait face au public ; elle se pâme et se cambre, il empoigne sa chevelure. Ils se frottent doucement l’un à l’autre.

HOMME : Notre culte propose de multiples baptêmes variés et divers : culture du harcèlement et du viol, de la guerre et du meurtre, de l’exploité et de l’exploitant. Culture de la paranoïa et de la souffrance, de la dépression et de la schizophrénie, des proies apeurées et des loups affamés. Vous cachiez vos profits et vos fantasmes pédophiles ; vous confessiez vos pêchés dans un espoir de rédemption : nous expions les nôtres en commettant d’autres pêchés, toujours plus sombres, plus crasseux, plus goûtus.

LA FEMME se cambre de plus belle, ses mains cherchent et caressent la tête, la nuque et les flancs de L’HOMME. L’HOMME la pénètre.

FEMME : (Gémissante) Alors le cycle des horreurs s’amplifie... enfin l’espace d’un instant notre cerveau ne pense plus à sa propre mort... saturés de sensations, d’informations, de désirs sans cesse assouvis et inassouvis, ces neurones déchus deviennent le terreau où éclôt notre bonheur noir, nerveux et malade... l’éveil nous permet de voir une réalité nouvelle... une réalité où la vérité et son contraire coexistent et s’aiment... valables simultanément... applicables simultanément... le paradis et l’enfer sont un seul et même endroit... ni dans le passé ni dans le futur... mais bien dans l’ici et le maintenant.

HOMME : (Gémissant) Nous sommes les dieux d’aujourd’hui... nous sommes les actant de la bienveillance nouvelle... que vos dieux anciens... mourants et jaloux... nous regardent faire... nous y mettrons plus d’entrain.

Copulation animale. Orgasme des acteurs. Puis ils se couchent lentement sur le sol, à bout de souffle, lovés l’un à l’autre. Rideau.

D. S.