Chris

Depuis quelques temps une phrase lugubre, sinistre, sonne comme une cloche fêlée à l’intérieur de mon crâne : « J’ai envie de mourir ». Je l’entends au réveil comme soufflée par une schizophrénie latente. Je l’entends le soir lorsque le soleil mourant laisse place à une lune triomphante, au moment où je suis acculé par l’inertie de mon désespoir. Je n’aurai probablement jamais le courage de le faire, trop poltron ne serait-ce que d’y penser. Alors que je porte mon habituel masque de bonhomie bienheureuse, m’affairant à diverses activités, avec des camarades qui n’ont pas connaissance de ma dépression.
Un jour, on m’annonce que Ben ne pourra participer à notre projet : il vient de perdre un de ses meilleurs amis. Le mort s’appelle « Chris ». Pendu, retrouvé par sa mère. Sur le moment j’ai intégré cette information aussi bien qu’un aveugle sourd-muet. À l’heure du meurtre quotidien du soleil par la lune mon esprit en devient obsédé ; mon intuition me confirme que j’ai mal digéré l’information en question, par négligence ou par déni. Incapable de dormir malgré l’heure tardive, je me mets à fouiner sur les réseaux sociaux en quête d’une réponse ; elle m’assomme : Christian Catella. J’ai passé de la musique dans son bar. Nous avons bu un joli nombre de bières ensemble. Nous avons discuté des heures. Nous avions plus ou moins le même âge. Il avait toujours été humble et honnête avec moi.
Je ne parviens pas à dormir. Une nouvelle cantate sonne dans ma tête : « Lui il a eu le courage de le faire ». Lorsqu’enfin je m’endors Chris est là pour peu de temps. Amicalement il me prend fort dans ses bras. J’éclate en sanglots. Je lui avoue que moi aussi je veux mourir. Et je vois dans ses yeux d’infinies compassions et compréhensions : je vois aussi son sourire qui scelle toute réponse ou opinion... Le voilà déjà parti... Montant sur des escaliers invisibles au milieu d’un désert blanc... Il ne se retournera pas.
Je ne suis ni religieux ni spirituel mais on me visite la nuit. Une brèche au cœur qui s’ouvre et se ferme indépendamment de mon vouloir. Je ne juge pas je n’y réfléchis pas : je constate seulement. La visite de Chris n’était ni un rêve ni une coïncidence. Depuis j’entends mes prières maudites moins qu’avant.
Merci Chris.

Charly Rodrigues