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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Fiction

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A travers mes jeunes yeux innocents et insouciants, à travers la buée de mes lunettes, je la regardais. Attentivement. Ses gestes lents me racontaient tant de choses. C’est un fait : une grand-mère représente énormément de savoirs. Presque un siècle de mémoire, d’expérience, d’Histoire. Les ancêtres sont là pour ça, apprendre aux jeunes ce que ceux-ci ignorent. Apprendre aux jeunes qu’ils ne seront plus jamais aussi jeunes. Le temps fuit invariablement, et nous échappe. L’avenir se résume en un petit mot de quatre lettres : la mort. Finalité universelle. D’ailleurs, ce mot rime avec tort. J’ai eu tort. Voilà le seul constat lucide. Ou plutôt, je suis en tort. Le tort est ancré profondément en chacun.

Ma grand-mère encore splendide me voit et se lève. Elle vient vers moi. Est-ce pour me raconter une tranche de sa belle vie ? Ou une de ces petites histoires qui ont fait la Grande ? Peu importe, pourvu que j’apprenne. Elle se lève. Elle titube, elle vacille, elle chancelle. Elle tremblote mais arrive jusqu’à moi. Je la vois dans l’instant comme un navire sur l’océan. Elle ralentit, elle va amarrer. Et de ses lèvres s’échappent ces quelques mots : « J’t’ai vu, dans la rue avec ton ami. Pauvre lui, être nègre, ça doit pas êt’ facile... Ah oui, on n’ose plus dire nègre à présent, ton ami bronzé. A-t-il un travail ? »

Mes pupilles se dilatent, mon souffle se coupe, ma mâchoire se disloque. Ai-je entendu ce que j’ai entendu ? Ai-je saisi parfaitement le sens de sa pensée ? La buée sur mes verres s’est dissipée. Mon insouciance s’est consumée. Un monde s’effondre. Elle a eu tort.

Matthieu Corpataux

  



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