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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Du bon usage des chefs-d’œuvre, 1. Hiérarchie

Du bon usage des chefs-d’œuvre, 1. Hiérarchie

À tout lecteur vraiment amoureux de la littérature, c’est-à-dire pour qui la vie et la littérature sont devenues indissociables l’une de l’autre, se pose tôt ou tard la question d’une hiérarchie à établir – ou à reconnaître, car elle s’est le plus souvent imposée d’elle-même – entre les œuvres. Parmi tous les livres que nous avons lus, que nous lisons ou que nous lirons, pourquoi quelques-uns nous semblent-ils d'emblée accéder au rang suprême et définitif du chef-d'œuvre ? Pendant que d'autres, avec des qualités éclatantes et des moments de pur enchantement, viendront presque d’eux-mêmes se placer sur le second rayon, celui des grandes œuvres ; que d'autres encore, dont nous sentons bien que le mérite tient surtout à de subtiles parentés entre eux et nous, à certaines affinités électives, à une commune façon de sentir les choses, à des cheminements où nous croyons reconnaître nos propres pas, font résonner en nous de secrètes harmoniques. J’aimerais assez les appeler minores, étant bien entendu que les minores des uns ne sont pas ceux des autres. Ils occupent le rayon privé, intime de notre bibliothèque. À bas bruit, en mineur, ils nous tiennent fidèlement compagnie depuis le jour où nous les avons découverts. Nous reconnaissons volontiers leurs faiblesses, parfois leurs facilités, mais nous les leur pardonnons comme on le fait à un ami. Les derniers enfin, dans cette petite typologie personnelle, hélas les plus nombreux, ces livres achetés trop vite, ou simplement feuilletés en librairie, ou offerts par des gens qui croient nous connaître, ce sont ceux que nous ouvrons à peine, découragés dès les premières pages par tant de platitudes, avant de les rendre aussitôt au silence d’où ils n’auraient jamais dû sortir. Absents de notre bibliothèque, nous ne les désignons par aucun nom : ce sont des non-livres.

Selon quels principes, quels critères ces sortes de classement, ces affinités ou ces antipathies, ces prédilections et ces dédains s’établissent-ils dans nos lectures ? Quels champs magnétiques nous retiennent autour de tel livre, nous y rappellent, nous y attachent durablement ? Quelle fascination nous fait élire tel autre au pouvoir suprême du chef-d’œuvre ? Faute d'y voir un peu clair, devons-nous nous contenter de la seule intuition, d'un goût dont les tenants et les aboutissants nous échappent presque complètement, ou, pis encore, des jugements que les autres - professeurs, critiques, traditions – nous dictent ?

Pour répondre à ces questions, qui sont importantes dans la vie d’un lecteur, on pourrait bien sûr partir du bas et cerner, pour les clouer au pilori, toutes les lacunes, les défauts, les fabrications des mauvais livres. Léautaud disait que c’est en lisant de mauvais livres qu’il avait appris à écrire ! Ce qui fait la littérature se définirait en quelque sorte a contrario par ce qui justement est absent de ces mauvais livres. Il n’est pas certain qu’une telle façon de procéder nous conduise aux lumières que nous recherchons. Il y aurait peut-être une autre voie, qui serait de partir des sommets, du chef-d’œuvre !

Raymond Delley

  



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