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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

La Beauté

La Beauté

« Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre. »
Charles Baudelaire, La Beauté


J’allai par les rues de Paris sous une pluie battante.
Quand j’eus visité le Passage des Panoramas, le Musée du Louvre, le Panthéon et le Parc Monceau, je me sentis désœuvrée.
Certes, je pouvais encore m’offrir un spectacle au théâtre de la Gaîté, une balade à la rue de la Roquette ou à la rue de l’Echaudé, mais je me sentis soudain très fatiguée.
Je longeai les quais de la Seine et pris un bateau-mouche.
Je photographiai Notre Dame et l’île Saint-Louis.
Je dégustai une glace au chocolat chez Berthillon, bus un café chez Angelina et un thé au Café Pouchkine.
J’étais au bord de l’épuisement. Il me fallait un croque-madame ou un croque-monsieur avec un demi pression.
Je voulais encore admirer la verrière du Printemps, les fastes du Bon Marché et le plafond des Galeries Lafayette avant de prendre le train du retour à la gare de Lyon.
Il me fallait tout de suite une crème de beauté, un petit pot ravissant portant le nom d’une grande marque de cosmétiques. Un petit pot doré qui résumerait à lui seul l’ivresse esthétique que j’éprouvais.

Je cherche, je cherche, mais je suis prise de vertige lorsqu’un flot de touristes orientaux m’entraîne dans son sillage.
Quoi de plus dérisoire que l’immensité de l’étage dédié à la parfumerie !
Une chape de senteurs incompatibles vous fait suffoquer et vous ensorcelle dès les premiers pas dans cet antre du luxe.
Des hôtesses hargneuses et souriantes sortent leurs griffes peintes en rouge et ne vous lâchent plus.
Des vendeuses nettoient et rangent sans relâche les étagères de verre et de velours. Des robots feraient tout aussi bien l’affaire.

Finalement, je ressors du magasin les mains vides.
C’est la version moderne du supplice de Tantale : la beauté est à portée de main, inaccessible et soudain répugnante.
Sur l’avenue, je croise un couple d’Asiatiques : un garçon blême, vêtu d’un pull jaune, et sa compagne aux cheveux longs d’un noir de jais, comme il se doit.
Elle me demande où se trouve le pont Marie. Elle est venue à Paris uniquement pour le voir.
Je lui réponds : ce n’est pas très loin, je vous accompagne, venez !
Nous arrivons près du pont.
Je dis : j’espère que vous n’avez pas le vertige.
La fille part en courant, enjambe le parapet comme une acrobate et se jette dans la Seine.
Le garçon n’a l’air ni effrayé ni surpris.
C’était son rêve, me dit-il.

Sylvie Blondel

  



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