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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Le calvaire de Loc Ferec’h

Le calvaire de Loc Ferec’h

Il était une fois un ministre du culte qui, à grand renfort de prêches, avait persuadé les paysans de Loch Ferec’h de laver la faute originelle par un témoignage de leur foi. Il avait son idée : un calvaire qui devrait frapper les esprits. Alors, lointain successeur des évangélisateurs des pays de l’Ouest, il entreprit de poursuivre l’éradication des anciennes croyances. Des mégalithes, antiques monuments sacrés, avaient été enfouis et recouverts de terre en repentance, d’autres servaient de fondations aux superstructures chrétiennes triomphantes. Mais les pierres levées qui restaient plantées dans la lande continuaient à défier le nouveau culte. Il y en avait tant qu’on n’arrivait plus à les sculpter en croix pour éradiquer leur grandeur païenne, et, pire, elles survivaient dans les légendes qui toujours se racontaient.
Le prêtre décida de porter le coup de grâce en érigeant une « colline sainte ». Quelle tristesse, en effet, que cette République renaissante ! L’incroyance et l’hostilité à l’Église avaient alimenté les idées pernicieuses des révolutionnaires, ce qui avait provoqué le courroux du Père Éternel, les malheurs du roi et les défaites de la France. Qui sait si le paganisme n’allait pas renaître ? L’idée avait alors germé dans l’esprit fiévreux du prêtre : faire de ces mégalithes un grand tas, pour « supprimer les vestiges des cultes sanguinaires d’autrefois ». Mais, sûr de son ascendant sur les esprits, il se savait par contre impuissant face aux édiles républicains. Prévoyant, il décida d’ériger le monument expiatoire sur un terrain lui appartenant, et tous les paysans de la contrée trimèrent de longues années pour charroyer dolmens et menhirs pour la plus grande jouissance du prêtre inquisiteur.
Il y a peu j’ai déambulé dans ce triste chaos baptisé « calvaire mégalithique » pour les touristes. Je me croyais seul quand j’aperçus un petit couple refugié dans un creux de rocher. Très jeunes, rayonnant de cette éphémère beauté juvénile, ils abritaient là, sans défi aucun, leur amour naissant pur comme un métal à l’état natif, et faisaient don du printemps joyeux de leur vie à ce monticule de la douleur. Ils magnifiaient l’amour humain dans son immanence, face à cette religion tournée vers la mort, si prompte à débusquer le péché. Voilà donc l’espoir revenu grâce à ces deux-là ! me suis-je dit. Hors du temps qui grignote les passions, ils s’échappaient dans l’éternité de l’instant.
Leur jeune vie illuminait ce lieu de l’éternelle culpabilité des hommes. Les sculpteurs croyaient-ils cela ? Ou bien, à coups de ciseau, en polissant la pierre brute, voulaient-ils offrir aux effigies de marbre ce qu’il y a d’amour humain dans les évangiles ? Mais n’est pas Michel-Ange qui veut pour défier papes et cardinaux, aussi ont-ils dû plier devant le dogme et son imagerie de déploration. On les payait pour ça, non ?
Ces sculptures qui n’ont pu prendre forme, mes amoureux en étaient l’incarnation. C’est à regret que je les ai quittés.

Yves Noël Labbé

  



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