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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Les stagiaires se cachent pour pleurer

Les stagiaires se cachent pour pleurer

Je suis insignifiant.
J’existe bel et bien, mon corps occupe de l’espace, mais je suis sans valeur, sans importance, indigne de tout intérêt ; comme ce vieux meuble dont on ne se sert jamais, qui est là depuis un moment, mais dont on a oublié pourquoi on l’a mis là, et que la paresse empêche de jeter ou de détruire. Personne ne se soucie de moi, personne ne m’apprécie vraiment ou semble me porter ne serait-ce qu’une once de sympathie. Lorsqu’un regard se pose sur moi, c’est un regard las, un regard teinté quelque peu de mépris, le regard qu’on pose sur une pièce d’engrenage presque inutile, et facilement remplaçable. Lorsque j’appelle ou que je reçois un appel, ma bonhomie naturelle et initiale, certes hypocrite, s’est rapidement morcelée en se heurtant à des distances glaciales, à des aboiements autoritaires, à des sarcasmes coupants ; cette voix qui se voulait chaleureuse et avenante a laissé progressivement place à une voix neutre, sans émotion, robotique, une voix qui véhicule uniquement le langage du court, de l’efficace, du formel, une voix qui dénie automatiquement toute responsabilité. Cette voix s’est imposée aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, au travers des centaines de courriels échangés quotidiennement, échanges comportant toujours les mêmes formules, les mêmes types de réponses, les mêmes suites de mots, les mêmes juxtapositions logiques, jusqu’à en formater ma pensée et ma façon de m’exprimer, jusqu’à en formater mon propre regard sur les choses qui m’entourent.
Je ne suis qu’une brève suite de numéros ; je suis un code interchangeable avec d’autres éléments qui attendent fiévreusement leur tour pour prendre ma place, des étoiles plein les yeux comme j’ai pu en avoir, leur imaginaire à l’extrême opposé de cette réalité quadrillée et grise. Je suis triste. Je me sens seul et abandonné. Je me tue en efforts pour paraître brillant et professionnel, mais on prend plaisir à me rappeler ma caste de sous-fifre, à me décourager, à me sanctionner, à souligner mes étourderies alors que je suis ici pour apprendre le métier. J’essaie de me faire beau dans mes habits de bureaucrate, qui sont parfaitement taillés à mon corps, mais qui, ici, passent inaperçu : ce costume, cette cravate et ces chaussures cirées ne sont finalement qu’un déguisement de laquais, rôle où je dois dire merci lorsqu’on me demande d’aller chercher le café ou le courrier, lorsqu’on me demande de faire de bêtes photocopies, lorsqu’on me lance des dossiers à la figure, ceux-ci m’obligeant à accomplir une quantité gargantuesque de paperasse administrative et abrutissante, travail qui dans un futur proche sera effectué par des ordinateurs, travail que je fais à longueur de journée, travail qui efface les aspérités de ma personnalité, qui efface mon sens critique, qui efface toute joie de vivre. Ma cravate, cette belle cravate d’un rouge satiné et ponctuée de mignons points blancs, est devenue ma seule amie ; elle est aussi une invitation réconfortante à la pendaison, unique échappatoire aux obligations et à la hiérarchie qui m’écrasent, à cette douleur aiguë qui me transperce l’estomac dès le réveil.
Que suis-je devenu ? Que m’arrive-t-il ? Comment ai-je pu croire une seconde que tout ceci me conviendrait ? Donnez-moi la force de briser mes chaînes.

Charly Rodrigues

  



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