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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

L'étoile filante

L'étoile filante

Il y a cette cassure qui intervient dans le temps, subitement, comme un couperet tranchant. C’est la fin de matinée, juste avant de manger. Elle sort de la voiture et entend une phrase anodine à côté d’elle, seulement trois mots : « il est brutal ». L’esprit s’assombrit brutalement. Le coeur pompe et crachote du sang empoisonné, la douleur ; le corps est moiteur, dégoût.

Elle remet tout en question : l’avenir, l’amour, l’utilité du quotidien et même son énergie naturelle. Quelle énergie ? Elle toussote, tangue, frotte douloureusement son ventre. Le vent violent la souffle comme la feuille morte qui l’effleure à l’instant. Elle avance pourtant, baisse la tête. Un bâtiment sombre coupe le reflet du ciel dans la gouille qu’elle enjambe, les nuages chancellent.

Le bitume se dérobe sous ses pas. L’explosion l’abat. Comme une étoile filante qui fendrait la stratosphère, la perçant brutalement et qui éclaterait en débris brûlants en pleine métropole, à l’heure de pointe. Sauf qu’il n’y a que son corps fébrile pour encaisser le coup.

C’était hier. Elle sortit devastée de la salle de réunion, usant l’ongle de son index contre celui de son pouce, passant sa main sur sa robe froissée, l’angoisse au ventre et la panique la bloquant totalement, tétanisée.

Son patron avait agrafé son bras contre le mur avec la pince qui lui sert de main. Il l’avait éclaté contre la façade avec la force de la machine à air comprimé de l’entreprise. Elle dû s’enfuir ensuite, courir vers l’arrêt de bus, en silence. Elle aurait dû crier.

Elle sent encore la lame de ce machin la fendre. Elle s’arrête devant l’entrée du centre commercial, s’assied sur un banc pour retrouver le souffle, ferme les yeux et écoute Lighthouse de Patrick Watson. Le piano dilue le temps, l’esprit se vide. Les notes occupent l’espace, rassurent et pourtant.

À l’intérieur d’elle-même, elle est seule au milieu d’une pièce sombre et boisée tandis que mille miroirs l’encerclent. Elle évite de fixer les reflets des contours immondes de son corps. Même si elle sait que ses courbes sont ravissantes. L’agression les a déformées. La mélodie lui parvient d’une fenêtre, elle s’approche, l’ouvre puis file dans la lumière.

Elle soupire. Des passants la croisent dans le centre commercial. Ils ne voient pas les traits brisés de son visage. Ses enfants sont déjà assis à une table au milieu de la foule. Ils lui font signe en souriant. Elle approche et les embrasse. L’étoile redevient filante.

L’impact passe, la fissure intime reste.

Alexandre Wälti

  



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