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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Kristen

Kristen

Kristen. C’est le prénom que « la maman » t’a donné, dans une sorte d’espérance que la Grâce divine t’accompagne toujours. Le « toujours » n’aura duré que dix-neuf ans et quelques poussières, et lors de ces poussières, il t’aura souvent fait défaut.
Kristen, tu es morte à dix-neuf ans, à l’aube de ta vie de femme, comme a dit « la maman », à cause d’un cancer du sang. Non, en fait, le cancer était presque guéri, tu avais reçu de « la maman » une greffe de moelle osseuse. C’est un virus qui t’a essoufflée, un virus ramassé dans un hôpital où tu sousvivais en isolation aseptisée, un virus qui a déchaîné ses violences pour t’enchaîner à la mort.
Six mois, voilà le temps de « la maladie », voilà l’espace temporel étriqué dans lequel la mort, qu’on pensait pourtant tous si lointaine, si invraisemblable, s’est convoquée.
Certains se sont brisés, Kristen, quand ils ont connu ton dernier souffle, d’autres se sont repliés au plus intime et inaccessible d’eux-mêmes ; la plupart pleurent, désespérées. Et moi ? Un peu des trois, même si j’ai surtout besoin d’écrire. Mais comment traduire l’indicible de ma douleur, ce trou entre ma gorge, cette tombe dans mon ventre ? Comment dire la mort avec des mots nouveaux ? Séparation, arrachement, absence, béance, incandescence ! Tout est si faible…
Toi, Kristen, tu ne l’étais pas. Tu palpitais de ce soleil qui fait le jour même aux heures grises, tu riais en jetant la tête en arrière et en claquant fermement les yeux, tu vibrais d’une vie invincible.
Mais tu es morte. Le soleil dort, le rire silencieux, la tête calée, les yeux fermés. Dix-neuf ans, morte, en poussière, arrachée à la vie, arrachant la vie avec toi, celles de tes amis, de ton frère, de « la maman », ta petite mère, mère-courage, appelez-la désormais mère orpheline, mère qui a hurlé une plainte suppliante dans mon cou : « Mais qu’ai-je fait, Seigneur, qu’ai-je fait de si faux, quel terrible péché pour être punie de perdre mon bébé ? » Oh, rien, mon Dieu, rien ! ne puis-je que sangloter, vous avez été une mère parfaite, Kristen vous adorait, vous adulait, elle n’avait de vie que pour vous…
Quand la mort emmène si jeune, ne restent que la rage et l’injustice. Ou la foi. Oui, la foi ! Cette certitude impénétrable que la mort n’a pas vaincu, ou en apparence seulement, peut-être même qu’elle est victoire ! Et si l’on n’a pas le cœur d’être certain, au moins demeure l’espérance que la Grâce divine touche après la disparition.
Kristen, petite lueur d’émeraude, victorieuse car choisie pour renaître, vis en paix désormais. Tu as tout accompli, tu as appris l’Amour, et tu le déverses encore sur « la maman », ta maman, ton frère, tes amis, qui tous se réunissent pour célébrer ton seul nom charitable, pour te rendre vivante au-delà de la poussière.

Sandy Maillard

  



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