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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Sonnez et entrez

Sonnez et entrez

« Alors ?
- Alors quoi ?
- Alors à quoi en êtes-vous ?
- … »

Je ne savais plus exactement ce qu’il voulait entendre à la fin. À quoi en suis-je ? En voilà une formulation totalement absurde ! Je ne comprenais jamais la question, alors j’inventais la réponse, un peu comme à chaque fois. Afin de capter au mieux son attention, je débutais en me raclant distinctement la gorge. La tête légèrement penchée, le regard hésitant, je fixais tantôt le plafond, tantôt la table basse, tantôt notre reflet dans la baie vitrée. Je débutais en murmurant. Toujours débuter en murmurant pour mieux détecter le gargouillement de son ventre. Il crevait déjà la dalle, comme moi ! Et puis je racontais, la vie, les gens, l’avis des gens et ces milliards de réalités qui me tourmentent. Quant à lui, tout droit et tout maigre dans son gigantesque fauteuil, il tendait l’oreille, m’accordant toute son attention. Moi, je transpirais, mes verbes bien au chaud. Le récit de mes problèmes emplissait la pièce vide et froide d’une odeur alléchante : le parfum du suspense, le suprême croustillant de l’être dépité. Dé-pri-mé. Sauriez-vous m’expliquer d’où viennent ces pensées-là ? mais j’entendais Sauriez-vous me resservir un peu de rôti ?... il salivait. Alors c’était le moment ! Le moment où, de second rôle particulièrement effacé, je devenais personnage principal affirmé : d’un bond, je me levais ! L’heure de ma tirade avait sonné, il fallait captiver l’auditoire, être excessive mais convaincante ! Le mendiant famélique attendait son repas ! Prenez, mangez, ceux-ci sont mes regrets, livrés pour vous. HURLER !! PROTESTER !!! Manifester, supplier, réclamer dénoncer crier chialer. J’étais l’os de ce chien insatiable, nouveau Christ de ce peuple prosterné et de mes ennuis ordinaires, j’élaborais une dramatique et pénible fiction. Comment cela ? Précisez ! Mais encore ? Le boulimique était en crise et pour la première fois,

j’étais à court d’idées.
Je me rasseyais, tremblante et peu fière de ma prestation. Je jetais un rapide coup d’œil sur ma montre.
« Monsieur, il est l’heure, j’ai, j’ai rendez-vous à 18h.
- Je vous en prie, continuez, libérez, nous n’avons rien à nous cacher !
- Non, vraiment, il faut que j’y aille. Nous continuerons la prochaine fois. »
J’hésitais souvent à partir et ne plus revenir, abandonner un si fidèle auditeur. Pourtant, je rappliquais toujours, beaucoup par pitié et un peu par compassion. Mon pauvre psychologue, avide de mes angoisses pour oublier les siennes. Il n’était pas encore guéri.

Florine de Torrenté

  



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