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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Une enfance très ordinaire

Une enfance très ordinaire

— Puisque c’est ça, je vais me jeter dans le puits ! C’est ça que tu veux ! Hein ! Mais pourquoi je suis si malheureuse, j’ai pas mérité ça ! Tu nous fais honte, tu y penses, au petit ?

Le petit, lui, s’est enfoui sous les couvertures pour disparaître du paysage, passer dans une autre vie, une autre histoire où ça ne serait pas vrai, tout ça, où on pourrait effacer les mots comme la craie sur l’ardoise. Il voudrait que le jour soit levé. Alors il descendrait dans la cuisine où la mère aurait allumé le feu dans la cuisinière à charbon qui ronflerait et répandrait une chaleur douce, pas comme dans la chambre, si froide le matin. Évanouies les terreurs de la nuit. Elle dirait : « Ah te voilà ! » Et le père aussi serait content. Alors, oubliés les parents démons de la nuit, place aux parents de jour. L’enfant irait caresser le chien Rip qui dormirait comme toujours entre le fourneau et le mur, et il remuerait sa truffe. La mère chanterait un air d’opérette, comme avant, ou peut-être une berceuse, même si on était le matin.

Et puis, si ça s’arrangeait pas, si le père reprenait le chemin du bistrot pour boire des chopines avec des n’importe-qui, il y avait la sœur. Elle revenait pas souvent, la sœur : « c’est loin Paris » elle disait. Mais quand elle réapparaissait noyée de valises et de sacs, elle lui offrait des cadeaux, comme cette voiture rouge à remontage mécanique qui roulait, s’arrêtait, ouvrait et refermait ses portes, puis repartait… Charles – c’est son mari – il fabriquait des choses pour lui. L’auto à pédales, il l’avait faite avec des pièces récupérées. Et toujours en costume-cravate, même dans le bricolage. Il aimait pas se promener, il aimait pas le foot, mais il savait des choses, Charles.
Pendant leur chatoyant passage l’enfant vivait en couleurs. Celles des vêtements, de l’auto, des objets merveilleux qu’ils ramenaient de Paris, ou que la sœur de Charles leur avait donnés, qui venaient des « PX » d’Allemagne, car elle vivait là-bas, mariée à un GI américain. Cette vie en couleurs, c’était comme un film. Mais à la fin de la dernière bobine, finie la couleur, on sortait dans la grisaille et la tristesse des façades, car le ciné ça n’est pas pour de vrai, comme quand la sœur repartait, que les mains agitées par la portière avaient disparu au premier virage. Et l’enfant se disait que la sœur, Charles, c’était pour embellir la vie, peut-être, comme le ciné.
Lui empêchait ses parents de s’éparpiller. S’il partait, il leur arriverait malheur, et ce serait sa faute. Ils étaient vieux, bien plus vieux que les autres parents, fragiles. Après tout il y avait Jojo en face, et sa radio crachotante pour le Tour de France, et pour fouiller dans la sciure de la fabrique d’hameçons, histoire d’en récupérer quelques-uns pour la pêche. Alors…

Yves Noël Labbé

  



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