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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Ailes coupées

Ailes coupées

Il est livré à lui-même. Oui Maman est toujours là et le sera toujours, mais Maman restera toujours Maman, porteuse d’un amour infini, mais d’un amour à double tranchant, car étouffant, anxieux, énervant. Ils essaient tant bien que mal de s’aider l’un et l’autre : elle s’échinant sur son caractère taciturne et maussade, lui paralysé par une volubilité nébuleuse dont il ne comprend aucune subtilité.
Cela commence par des phrases ou des questions importantes auxquelles il répond avec minutie ; puis rapidement un glissement s’opère sur des banalités, sur des commérages, sur de la réflexion à voix haute. Son mutisme à lui ne la décourage pas pour la simple et bonne raison qu’elle ne s’en rend même pas compte. Elle parle, elle parle à n’en plus finir, elle le noie dans une masse d’élucubrations futiles, sans connexion les unes avec les autres, motivée par cette agitation constante de vouloir communiquer avec son fils, désir exacerbé par le fait qu’elle ne le voit que quelques heures par semaine. Ce flot de mots unilatéral, par sa longue durée, se transforme alors en une torture verbale, où chaque phrase sans sens, absurde, devient comme un coup de couteau sur les nerfs usés de son fils.
Et lui il prie. Il prie très fort pour le silence et le repos. Il prie pour qu’elle s’arrête. Il ne veut pas lui faire du mal ; quel fils le voudrait ? Ses remparts tombent un à un. Son calme est drainé hors de lui en une hémorragie plus ou moins lente suivant son humeur. Ce qui est lassitude devient irritation, agacement, indignation. La colère monte telle une lave amère de sa poitrine à travers sa gorge, lorsqu’elle arrive à l’intérieur de sa bouche, elle est un chien enragé, dangereux, menaçant, terrible, qui déchiquèterait volontiers la main qui l’a aimé durant tant d’années. Les phrases continuent de tomber dans ses oreilles ; d’une force tranquille elles sonnent le compte à rebours d’une explosion inévitable. Lorsque le supplice atteint son paroxysme son fils aboie :
« Pauvre femme, vas-tu donc te taire ?! Ne comprends-tu pas que tu parles toute seule ? »
Ses paroles acides sont crachées à son visage. Il les regrette aussitôt, rongé par sa culpabilité de fils indigne, fils indigne pour avoir succombé à un accès de colère face à une mère qui lui a toujours tout donné, même dans les moments les plus difficiles. Gorge nouée, larmes aux yeux, elle est bafouée, blessée, meurtrie : sa dignité est souillée. Dans son cœur un petit quelque chose meurt. Son fils soupire, ses mains frottent et cachent ses yeux. Elle ferme aussi les siens, car son pouls bat très fort sur ses tempes et ses tympans. Elle attend que sa respiration saccadée s’apaise. Puis, confiante, persévérante, accrochée à sa foi et à son espoir, elle recommence son soliloque.

Charly Rodrigues

  



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