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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Gardien

Gardien

De sept heures à trois heures du matin, sept jours sur sept, je suis assis dans ma loge et surveille les allées et venues des passants devant la riche résidence d’été de l’entrepreneur F… . Il n’y vient jamais – mais son fils y habite. Des bribes que j’ai récoltées des autres sans-diplôme avec qui je partage cette tâche, j’ai pu reconstituer son emploi du temps : il passe le portail entre 9h et 9h30, une clope à la bouche, un bonnet sur les oreilles, et le repasse dans le sens inverse entre 16h et 16h30, sans clope. Parfois, lorsqu’il est seul, il adresse au gardien, dont il devine la présence derrière les vitres teintées de la loge, un bref salut de la tête. Si c’est moi, je le lui rends, mais il ne le sait pas.

Le soir, il n’est pas rare de le voir repasser le portail, bien habillé, nu-tête mais encore une cigarette au bec, sur le coup des huit heures. Plus tard, on le voit réapparaître au coin de la rue accompagné d’une fille. Parfois, ils avancent bras dessus, bras dessous, parfois ils se tiennent à une distance amicale, en tentant sans cesse de la réduire par la force de l’affection qui lie ce couple d’un soir. À sa démarche à lui, on devine invariablement la concentration d’un homme éméché qui tente de dissimuler son ébriété. En repassant devant la loge du gardien en une si agréable compagnie, il ne salue jamais, par une sorte de gêne, de honte, pouvant apparaître à tort comme du mépris. Vers trois heures du matin, on voit sa main sèche ouvrir le portail à une silhouette féminine qui s’engouffre fugitivement dans un taxi, lorsque celle-ci ne passe pas la nuit dans la résidence pour s’en aller, le lendemain, lors de son habituelle sortie de neuf heures.

Il doit avoir entre vingt et trente ans. Ses traits fins, presque maigres, trahissent un appétit creusé par le tabac. Il y a dans ses yeux gris une violence intérieure déguisée en nonchalance. Ses lèvres minces, presque invisibles, sont si serrées que sa bouche évoque plutôt la cicatrice d’une césarienne, et on le soupçonne de s’être mis à fumer pour, à l’aide de ce cric incandescent, briser cette impression qu’une de ses conquêtes n’a pu manquer de lui souligner. L’arrogance malveillante et mal dissimulée de son expression, étrangement, ne souille pas l’harmonie de son visage, mais lui confère un pouvoir de fascination qui saurait expliquer ses succès féminins, comme un intervalle mineur apparaissant, éphémère, au crépuscule d’une symphonie bucolique.

Ma femme, lorsque, mon service terminé, je la rejoins dans le lit conjugal et lui fais le compte-rendu de sentinelle, me presse de questions : était-elle jolie, ce soir-là ? Lui souriait-il ? Et lui, quel air avait-il ? Je hausse les épaules. « Tu ne l’envies pas, dis, mon gros ? Sa jeunesse, sa richesse et ses succès ? » En tournant péniblement vers elle un sourire amoureux, je lui murmure, à moitié endormi : « Tu sais, bobonne, il a l’air si seul... »

Louis Rossier

  



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