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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Mon amie Loulou

Mon amie Loulou

Je l’ai vue entrer dans le bus de 15h13, déranger les gens ; les faire râler, les faire maudire. Son étui géant sur le dos prenait deux places en plus de la sienne. Elle se rendait à son cours de violoncelle. On ne s’en souvient que lorsqu’on le voit, mais un violoncelle occupe un espace important. C’était vrai dans sa vie, c’était vrai dans le bus de 15h13. Les sourcils froncés et les mains sur les coudes, elle se recroquevillait autant que possible : que son instrument dérange, d’accord ; en revanche qu’elle-même dérange, ça non.

Mon amie Loulou se rendait à son cours de violoncelle du mardi. Elle y allait aussi le jeudi, le vendredi et parfois le samedi. Depuis qu’elle avait échoué à l’examen d’entrée de la Haute Ecole de Musique, mon amie Loulou fronçait les sourcils avec plus de force, et se tenait les coudes avec plus de douleur. Elle ne lâchait pas pour autant, ni les coudes, ni l’affaire. Il y aurait un autre examen l’été prochain, c’est ce qu’elle répétait pour tenir, car ces derniers mois, mon amie Loulou avait fait une profonde dépression. Et son fardeau, qu’elle portait tant bien que mal, n’avait jamais été aussi gros.

Je l’ai vue sortir du bus de 15h13, déranger les gens ; les faire maudire, les faire râler. Son étui géant sur le dos, les sourcils froncés, elle ne cherchait plus son chemin, elle y fonçait tout droit. J’ai essayé de faire un geste à travers la vitre pour la saluer, peut-être pour lui dire que, moi aussi, parfois j’aimerais lui tenir les coudes. Elle n’a pas vu mon geste. Alors, j’ai eu besoin d’en faire un autre, en écrivant ici que je la vois se faire toute petite derrière son étui géant, que je la vois se ratatiner, se courber, se plier lorsqu’elle porte son violoncelle. Mais je sais aussi sa légèreté, une fois le violoncelle posé et qu’elle fait danser l’archet, vibrer les cordes et les cœurs. Dans l’étui géant de mon amie Loulou, il y a deux poids, mais l’un pèse et l’autre allège.

Matthieu Corpataux

  



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