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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Typhon du cœur

Typhon du cœur

Sa tête implose : les pensées tournent en rond, s’engouffrent dans un goulet d’étranglement humide, la fatalité, la fin, le tourbillon infernal de l’angoisse, l’incompréhension gronde, l’agonie peut-être.

Il perd l’équilibre sur le trottoir et des larmes humectent ses yeux.

Le typhon intérieur arrache ses dernières racines nerveuses, dévastent ses rivages intimes, les récifs découpent ses certitudes, le délire le gagne, ses souvenirs s’érodent en archipel, les frustrations deviennent péninsules, l’identité se dissout, sa vie se brise contre les falaises des côtes, le cœur s’essouffle, ses espoirs râpent les paroies rêches du trou noir qui se referme sur lui-même.

Il s’écroule presque en pleine rue marchande, indifférente même à l’heure de pointe ; appuie son coude contre un mur, plus rien ne fait sens. Ses cheveux sales pendent dans le vide.

Une eau rouge tourbillonne dans son esprit, bouillone, le ronge, l’éreinte, l’épuise, le noie.

Les passants regardent, mais ils n’aperçoivent pas ce qu’il voit derrière son regard déjà revulsé : le rêve d’un pays d’accueil. Il crache du sang, repart.

Des flashs incessants l’agressent, le passé l’aveugle, la violence des bombes qui éclatent dans l’eau bordeaux, son impuissance devant l’inondation maintenant vermeille torpille toute lucidité, le siphon rétrécit, régresse, le presse, l’aspire vers le sol.

Il transpire à présent à grandes gouttes sur le pont qu’il peine à traverser, se tient à la rambarde.

L’écho de son arythmie traverse la mer de sang qui se ressert par dessus lui, en lui, autour de lui ; ses poumons s’inondent, l’inconscience l’assome.

Il a vu sa demeure rêvée – les mers de Chine – une dernière fois. Le cœur aura eu raison de son navire de vie pénible qu’il pensait sain. L’ambulancier arrive. L’Humain sans abri, exilé, éternel migrant, soupire : une vague brutale et silencieuse l’emporte au large.

Alexandre Wälti

  



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