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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Epitaphe de Jacques-Frédéric le Large

Epitaphe de Jacques-Frédéric le Large

Ce soir est anodin aux yeux du monde, une bise dévoile tout au-dessus : les étoiles dans le ciel nettoyé, la poussière soufflée par le vent du nord, les silhouettes des arbres et des maisons dans l’horizon cuivré. Leurs âmes, leurs voix, leurs cris de peine, de joie, ah ! youyou ! Quel brouhaha ! C’est oppressant, tu suffoques. Le monde t’écrase, il perce tes tympans comme de pauvres cloques.

Des formes volent tout autour, des ombres, des spectres, des fantômes, dans la lumière blafarde projetée contre les murs sales et humides. Tu as beau détourner le regard, vous marchez côte à côte. Ils sont là, juste dans le coin de ton œil.

Et toi dans tout ça ? Qu’es-tu ? Que fais-tu ? Mains dans les poches de ton manteau, tu te réchauffes tant bien que mal. Ton pas est lourd. Tu ne sais où mène ce trottoir glacé. Il y a bien un lampadaire qui brille, là-bas au bout. Mais que peut-il t’apporter ? Qu’y a-t-il au-delà ?

Les ombres te hurlent de t’arrêter, elles te retiennent. Elles sont derrière toi, tout près. Elles grognent, elles menacent, montrent leur crocs. C’est bien beau, en effet, c’est impressionnant. Quelqu’un d’autre aurait fui au chaud, dans son nid confortable où brûle un doux Feu bleu et apaisant. On s’affale des heures durant à Ses pieds. Il leur apporte bonheur et confort. Il peut les faire rire et, quand Il leur fait peur, Il leur offre d’autres simulacres. Il ne le dit pas, mais tu L’entends hurler, jovial, « vous serez heureux ainsi et pas autrement. Doux est le Feu. » Et ils suivent ce doux Berger jusque dans leur perdition maquillée en salut.

Peu à peu tout disparaît autour, tu vois tout s’effondrer en silence et sans bouger. Le lampadaire vacille, mais il tient. Tu regardes le monde, le brises, refais à l’identique, compris ce qu’il est-était-va-être-sera – destructurisé cassé brisé décomposé il n’est plus le Feu le Feu bleu brûleux s’éteint peu à peu il se fait étouffer le monde déchiré papier mâché digéréliminé le monde va être remis à neuf par la pensée remis à l’identique par le camélionenfant –

– lourd fardeau partant en fumée cendre ruine vide vide vide plus rien plus de chose plus d’être plus rien rien que rien –

– même monde cassé brisé mâché recraché reconstruidentique – Mais pas exactement. Tu le vois, maintenant. Vue Nouvelle : les choses ne sont plus images d’elles-mêmes. Les ombres sont dissipées. Le beau silence s’est installé. Tout s’allège, tes pieds touchent le sol, le touchent vraiment. Tout est apparu pour de vrai. Un Feu nouveau brûle chez toi, le Feu Véritable.

Mathieu Haas

  



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