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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Pudeur

Pudeur

J’ai jeté un regard furtif sur le corps de ma mère. Dans la salle de bain aux vitres embuées, nos deux corps nus se partageaient l'espace dans une danse pudique, naturelle, s'évitant pour ne plus se frôler. D'un vaste geste de la main, elle a essuyé le nuage humide sur le miroir pour lui dévoiler des bribes de sa peau. Elle se regardait, passant machinalement sa paume sur son ventre. Elle me parlait de tout autre chose, comme si l'intimité de cette scène ne permettait pas que l'on s'y attarde. Puis, subitement, avant même que je n'aie pu m'apercevoir du changement qui s'était établi dans son esprit, elle a soupiré et, laissant retomber ses bras le long de ses hanches, elle a dit : "je deviens vieille".

Je n'ai pas su répondre. J'ai laissé le silence résonner après cette sentence. Elle ne demandait pas à être contredite. Il y avait les ridules, la taille plus si fine, les veines rosâtres sur ses jambes, les seins lourds, toutes ces preuves du temps, ces marques indélébiles sur l’épiderme. Malgré moi, je devenais témoin de ce corps qui lui échappait. Son regard, qui jusqu'alors caressait sa chair avec bienveillance, la jugeait désormais sévèrement.

Sans y être invité, le reste du monde s'était introduit dans la salle de bain. Nous n'étions plus seules.

On a posé un regard pudique sur le corps de la mère. Il avait été foyer, refuge, asile, repaire, mais apparaissait désormais dans toute son altérité. Ce corps aimé, chéri, ce corps-maison devenait étranger, maltraité, délaissé. On y avait vécu, on l'avait déformé, on s'y était construit une place pour pouvoir y trouver la vie, on n’avait pas pensé aux traces qu'on laisserait sur lui une fois que l'on quitterait la mère. Et elle demandait que l’on jauge impudemment cette chair, qu’on en note les imperfections, adoptant peut-être le regard de l’homme : ce corps était-il encore, malgré tout, désirable ?

On ne pouvait pas. On était l’enfant de ce ventre. On avait la responsabilité de cette chair vieillissante. Et ces hanches rondes, ces cuisses pleines, ces épaules anguleuses, c’étaient les nôtres. Notre corps, qui ressemblait tant à celui de la mère. Notre corps, qui s’évanouirait un jour à son tour. Notre corps, sur lequel on a rabattu une serviette, laissant la mère seule dans l’atmosphère embuée de la salle de bain.

Bérengère Pra

  



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