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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Main dans la main vers l’au-delà

Main dans la main vers l’au-delà

Grand-père gît sur le lit blanc de l’hôpital. Maman me serre très fort la main en me disant que ça va aller. Si ça va aller, je préférerais qu’elle arrête de m’écrabouiller les phalanges. Je regarde les pointes de mes doigts qui dépassent de la poigne ferme de Maman ; elles sont toutes blanches. Je les ouvre et les referme, comme les pinces d’un crabe.
Mais je sais que ça ne va pas aller ; Grand-Père, il ne respire pas bien. Il ne sent plus bon, le ranci, le tabac, mais l’eau de javel, et ça, ça veut tout dire. Grand-Père ne se lavait jamais les mains, et faisait croire à tout le monde que j’avais lavé les miennes quand on m’ordonnait d’aller le faire. J’allais aux toilettes, je laissais couler l’eau, et je revenais les paumes ouvertes vers Grand-Père, qui les sentait et les approuvait haut et fort en me glissant un clin d’œil.
Je sais que ça va pas aller car Grand-Père aurait jamais aimé qu’on l’attache à des câbles sur un lit tout blanc, qui plus est en hauteur, qui plus est à côté d’un ordinateur, qui plus est la lumière allumée.
Moi, je sais ce qu’il faut faire pour que ça aille, mais personne ne veux m’écouter. Alors je prends la main de Grand-Père, et j’imagine très fort ce que je ferais.

Je vois au loin une prairie verdoyante de bosquets
Le vent ondule sur ces immenses espaces
Comme sur la voilure d’un navire, aux premières bourrasques
Il avance, aplatit, traverse, chante son immuable couplet.

Je vois un point minuscule dévaler les collines gauchement
Roulant presque, emporté par son élan.
C’est un petit enfant ; il court sans s’arrêter
Son rire cristallin, aigu, saccadé
Résonne en écho dans les vallées.

Ce rire me transperce, jusqu’au plus profond de mes os
Chaque éclat traverse mon être tout entier
Fait frémir le moindre muscle, parcelle de peau
Vibrer mon cœur, par le temps asséché.

Je soulève faiblement ma main parcheminée
Pâle, veineuse, aux nuances tachetées
Pour la mettre en visière et voir venir
Ce que je crois reconnaître, dans ce rire.

Le point s’approche, grossit, et bientôt je semble distinguer
Les bajoues rondelettes rougies par l’effort
Un habit de laine bariolé, des chaussons aux lacets tressés
En vérité, j’ai peur ; je sais que la mort
Vient me chercher.

Mais pour m’accompagner
Sur ma route vers l’au-delà
Elle envoie son plus beau messager
Un ange aux yeux doux, au sourire béat ;
C’est mon petit Nicolas qui va m’escorter.

Il est là, il ralentit sa course, haletant
Me regarde droit dans les yeux, souriant
Et me tend ses petits doigts potelés

J’ai peur,
Si peur, que je ne peux rien bouger.
Je tremble
Si fort, que ma vieille carcasse en est toute secouée

J’ai peur d’avoir peur,
De ne pouvoir encore tenir, de ne pouvoir lâcher.

Mes doigts, soudain, s’élèvent.

La main de mon petit Nicolas
Ça ne se refuse pas.

Biiiiiiiiiiiiiip.

Maman éclate en sanglots et me prend dans ses bras. Moi, je continue à tenir fermement la main de Grand-Père et je regarde cette si belle main osseuse. J’ai senti qu’il a serré, alors j’ai serré plus fort, mais maintenant qu’il ne serre plus, ça fait bizarre de serrer encore. Peut-être qu’il veut simplement que je le laisse partir, alors je lui pose la main sur le drap blanc.
Maman pleure encore. Je la serre très fort, et lui chuchote :
« Maman, maintenant, ça va aller. »

Felipe

  



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