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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Vieille Bâtisse

Vieille Bâtisse

Assis en tailleur sur le carrelage froid, je lis. Le soleil filtre au travers du cadre des fenêtres vidées. J’aime bien venir ici. C’est un petit havre de paix, sans l’ombre d’une personne. Une petite bâtisse désertée qui laisse entrer juste ce qu’il faut de soleil pour apprécier pleinement le jour tout en restant à l’abri de la civilisation.
Recroquevillé dans un coin, je ressens la poussière, fine, dépouillée de vie. C’est une mine d’inspiration dorée. Je respire les fibres détachées de ce bâtiment éthéré, et là, je passe du temps. Je lis, j’écris, je rêve. Je suis seul, mais je me sens grand. Je suis seul, parce que je suis différent. Les minutes s’égrainent au rythme des images qui défilent dans ma tête. Un ballet de songes merveilleux, tellement réel que je m’y égare. Je suis chez moi là-bas. Dans la ville, je suis perdu. Il y a foule, mais moi je suis seul. Les murs sont blancs, ils irradient sous les rayons chauds. Ça embaume l’atmosphère, je suis bien. Souvent le temps me rattrape. J’aime mieux quand il m’oublie. Alors, je reste enfoui dans les vestiges de cet immeuble endormi. Il m’arrive de danser, de flotter dans l’air dense des couloirs vides. Je me sens libre.
Aujourd’hui, je lis. La page s’imprime dans ma peau grâce à la lumière du soleil. Je me dissous dans les méandres de la poésie qui nourrit mon être.
Bam ! Tout tremble. Tout vibre. Soudainement. On porte atteinte à ma bâtisse, on ébranle ses fondations. Bam ! Vacarme assourdissant, tsunami inquiétant. Puis silence. Quelques secondes. Silence trop furtif. On frappe à nouveau le protecteur de mes divagations. Je me lève, je chancelle. C’est un séisme chronique qui se répète déjà sans fin. Bam ! Bam ! …
Et tout à coup, c’est le mur, là-bas, en face de moi, qui vole en éclat. Il s’ouvre un portail de pierres brisées par lequel s’engouffre un monstre sombre. C’est une boule d’encre qui jaillit. Un soleil noir qui vient déchirer ma lecture.
Le boulet de démolition continue son œuvre destructrice. Je ne peux lui en vouloir, il ne fait que son boulot. Et déjà, de sa puissance de bête, il aspire un deuxième mur. Ça craque au-dessus de moi. La bâtisse gémit et mes entrailles se tordent. Des débris volent dans le couloir. Ce sont des couteaux d’argile qui transpercent de leur ombre la chair des rayons lumineux. De plus en plus de soleil qui s’introduit dans l’étage. C’est beau. Je frissonne. Je pleure. Et j’attends là, au milieu des décombres.

Lucien Zumofen

  



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