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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

L’enfant-plume

L’enfant-plume

L’enfant-plume dévisage son reflet effilé
Dans les fragments du miroir brisé, opaque de rayures.
Un gosse-libellule noirci, un tigre ébouriffé,
Maigre, sale, prêt à bondir
Lui rend un regard apeuré.

Tapi dans l’énorme pneu de tracteur usé,
Sa maison douillette, son vaisseau roulant
Il rêve,
En attendant d’être grand.

Car pour l’instant sa maison est sa prison
Ses petits bras ne parvenant à peser sur la roue épaisse
Qui l’emmènera loin du brun-gris, des ordures et de la graisse
Du caniveau.

Il avait vu les rats sur la place du marché tourner, tourner
Tourner encore dans leur cage.
Et lui aussi allait tourner, s’enfuir loin, voyager,
Vers la mer tiède et le ciel doré.

Mais il n’était pas assez fort ; il devait grandir.
Et pour grandir, il fallait une barbe.
Il avait essayé de s’en fabriquer une, de barbe
Avec les poils des plumes d’un corbeau crevé,
Mais ça n’avait pas du tout marché.

Alors il avait demandé à Monsieur Aveugle-Le-Bel,
Tout en jetant quelques cailloux dans sa gamelle,
Comment lui-même avait fait pour grandir.
Les cailloux, ça le faisait sourire,
Le vieux édenté.
Alors il avait soufflé en grimaçant :
"Petit, attends".

Il avait attendu une heure, une nuit ;
Jamais le miroir ne refléta joue garnie.
Alors il sut que les aveugles grandissaient différemment.

Il trouva un voyant, très barbu donc très grand
Occupé à caresser un long couteau
Et lui posa la même question qu’à l’aveugle flétri.
"Pour être grand, il faut tuer un homme"; fut la réponse de celui-ci.

De retour au pneu, l’enfant-plume réfléchit.

Cela fait maintenant trois jours et trois nuits.

Il ne veux pas tuer une personne pour vieillir ;
Impossible donc pour lui de faire comme un voyant.

Mais pour rouler sa maison et s’échapper,
Il sait qu’il doit, d’une manière ou d’une autre, grandir.

L’enfant plume dévisage son reflet effilé
Dans les fragments du miroir brisé, opaque de rayures.
Un enfant-libellule noirci, un tigre ébouriffé
Maigre, sale, prêt à bondir
Lui rend son regard apeuré,

Approche de son œil fermé un poing tremblant

Serré sur un tesson de verre tranchant.

Felipe

  



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