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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Octobre
Vainqueur du concours 2016
catégorie prose et prix du public

Octobre
Vainqueur du concours 2016
catégorie prose et prix du public

On nous a convoqués sur les heures de midi. On voulait nous parler. « Nous cherchons des volontaires pour dimanche», qu’elle nous a dit, « un petit coup de main de quelques heures ». Je les connaissais bien, moi, leurs petits coups de main. Infâmes. Interminables. Et non rémunérés. Je n’allais en tous cas pas me désigner. Pas cette fois. Plus jamais. Les pupilles se surveillaient. J’ai fui du regard, alors un peu godichon, vers la porte de sortie. Elle l’a compris la garce que j’esquivais, la tête baissée dans la moquette, elle l’a remarqué mon intérêt simulé pour les tâches de café, les coins décollés, les crottes de nez. Avant de me le demander comme ça, de but en blanc. Devant tout le monde. Devant le patron. Je n'avais pas le choix. Une réputation, c'est fragile.

Elle prenait ses aises dans sa fonction la sale peste, elle se permettait à peu près tout avec ses subordonnés surtout, parce qu’elle pompait quatre sous de plus qu’eux et le patron, sa légitimité. Mais moi, je n’en avais rien à faire. Je travaillais chez eux encore pour le pain. Pas pour le plaisir, pas par passion. Ca daterait sinon déjà loin le jour où je me serais franchement tiré. Je rêvais d’ailleurs souvent de foutre le camp – de faire mon dix-huit brumaire – sans ne rien dire à personne, de déserter tel quel tout ce bourbier et partir seul, avant la contamination, préserver ce qui me restait d’intelligence.

« Tu as de la chance d’être employé par une maison sérieuse, ce n’est pas le cas de tout le monde. » me sermonnait ma mère quand je lui racontais mes journées. Elle ne se rendait pas compte. Elle ne rendait aucun compte. Les gens dans sa position voient la chance partout. Son emploi à elle, c’était la maison, et mon père ne disait jamais rien.

Le jour du coup de main, je me présentai sans carence aucune de ponctualité. Il était en fait bien trop tôt pour rejoindre « l’équipe ». Je me faufilai donc sans conviction parmi les certitudes, au travers de la masse des gens qui débagoulait déjà les tartuferies matinales des dernières nouvelles. Je m’offris là, non loin sur un banc, une merveilleuse perte de temps, à l’écart de tout ce mimétisme. Musarder lorsqu’on manque de temps, ça donne l’impression d’en avoir. C’est précieux la profusion. Ca rassérène. On se prend alors pour un nanti qui, ne sachant qu’en faire, dilapide son argent.

Alors que je pensais ainsi, débutait un spectacle irréel de couleurs, que d’extraordinaires bourrasques arrachaient à leurs arbres, si fort que je fus emporté avec les essaims de feuilles mortes qui vivaient encore un peu – stridents – et se soulevaient dans les airs. Il était beau ce mois d’octobre, vraiment. Une poésie sous la pluie, et le soleil parfois inespéré, des jours automnaux racontés par les arbres bientôt nus. En face, retenues du souffle par quelques collègues, les bâches de fortune de notre stand menaçaient franchement de s’envoler et leur filaient de mémorables gifles. Je me suis bidonné longtemps en regardant tous ces fayots s’agiter, tout paniqués qu’ils étaient. Et puis j’ai aperçu le clocher et je n’ai plus ri du tout.

Ferdinand Agathe

  



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