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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Carlotta

Carlotta

Son épaule appuyée contre l’embrasure de la porte, elle regarde la foule. La sensation de fraîcheur du mur au contact de sa peau moite l’avait au début - et comme à chaque fois - surprise puis elle s’en était accommodée. Le va-et-vient des badauds anodins de la nuit la fascine. Elle échange quelques paroles avec une autre femme. Tignasse au ton carmin. Fard aux teintes appuyées. A l’instar de ses traits, elle glisse des /ʃ/ tirés. Un accent du Nord. Forte de l’intérêt porté par son interlocutrice, l’inconnue rendue hardie ose un laïus, recalant soudainement et tout autant maladroitement la jeune à sa condition d’étrangère. Par un soulèvement de menton, la vieille lui fait comprendre qu’il lui faut répondre. Un temps, puis deux, puis trois, emplissant peu à peu celle qui n’a pas tout saisi et qui a peur de ne jamais pouvoir appréhender toute la diversité d’un univers dont elle n’est pas issue. Une respiration. La jeune femme balbutie, bute sur la prononciation de mots lui étant pourtant devenus agréablement familiers. La grammaire lui échappe. De ses lèvres charnues sortent des sons sans significations. Ça l’exaspère... Une pensée : ne pas paraître futile … Elle se raccroche au sourire bienveillant de la femme et réussi – enfin – à narrer ce qui l’a mené cette nuit-là dans cette douce antre à l’atmosphère électrisante… Bien sûr, elle aurait pu bluffer, raconter des craques, des bobards, tenir le rôle du bonimenteur ; position envisagée comme plutôt confortable du reste, car contournant l’imparable effusion de ses propres sentiments. D’ailleurs, pourquoi dire la vérité quand on est hors de sa patrie, quand chaque rencontre court le risque de s’inscrire dans les limbes de l’éphémère ? Alors, puisse chacun prendre la liberté d’être soi, autant que celle d’être autrui.

La femme s’en étant allée, l’envie prend à notre protagoniste de quitter l’antichambre pour se mêler à ces dévots d’un nouvel eudémonisme citadin. Rapidement emportées, ses basquets battent frénétiquement la cadence. Elle se plaît à appartenir à cette foule bigarrée. Halos mêlés des projecteurs. Les battements grondent. L’air est dense. Elle relève ses boucles ébène, essuyant lascivement sa nuque ruisselante avec la paume de sa main. Climax. D’entêtant, le rythme devient lancinant. Les corps de ces hommes et femmes, ectoplasmes aux yeux décavés, emportés chacun dans leur danse lui paraissent tout à coup labiles. Coupés du monde, coupés dans leurs songes, leur transe revêt des airs de culte de possession. Et plus ils se déhanchent, plus elle déchante. La chaleur l’alanguit. Elle-même commence à se sentir vaporeuse. Au zinc, elle commande à boire : une ambrée. « Vom Fass ! », ajoute-t-elle empressée, oubliant par la même la formule d’usage ; un « s’il-vous-plaît » rarement énoncé dans la moiteur du souterrain. La sensation de fraîcheur procurée par la boisson suffit à l’apaiser subitement. Elle jette un regard furtif vers le dehors et devine par un interstice la nuit vaciller. Bonheur d’un temps élastique. Alors sereine, elle se lève et s’en va se replonger dans ces naïfs artifices.

Marie Goy

  



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