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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Le maître du monde

Le maître du monde

A l’aube de cette journée, une ligne rouge surplombait les courbes rondes des montagnes. Lorsque l’homme, sorti de son sommeil, se présenta au perron de sa maison délabrée, trois oiseaux accrochés aux branches d’un frêne quittèrent leur nid dans un bruissement effrayé. L’homme était seul au milieu des ruines d’une civilisation perdue, broyée par la folie et la peur. Les murs criblés de balles réfléchissaient les lueurs carminées du lever du jour. L’air était frais : lorsque l’homme soufflait dans ses mains pour les réchauffer, des vapes de buée se dégageaient de ses lèvres. Seul au milieu de la dévastation, il vivait dans la chimère d’être le maître du monde. L’horizon, la faune luxuriante et méconnue du désert s’offraient à lui comme le ventre brûlant d’une femme. L’humanité n’existait plus. Seul le combattant viril et son rapport violent avec la nature subsistaient. Il ne fallait plus réfléchir, il fallait vivre. Vivre vite, vivre fort. Survivre, combattre, ou mourir.

D’autres hommes sortirent de leur tanière. C’était l’heure. Le cœur battant, l’homme prit son arme, s’engouffra dans le camion, se laissa conduire jusqu’aux zones de combats. Le jour était encore jeune mais le soleil, déjà, attisait le métal du véhicule, des fusils, et des grenades. Il semblait à l’homme qu’il avait déjà vécu longtemps.

Pourtant, lorsqu’une bombe éjecta les soldats hors du fourgon, lorsque l’homme, avant d’avoir livré un premier combat, se sentit tournoyer dans les airs avant de retomber lourdement sur la terre rouge, il se dit, un peu tard, qu’il aurait apprécié de vivre encore un peu. Le temps qui agonise avant de trépasser possède sa propre logique ; l’homme mourut en quelques secondes, quelques secondes qui lui suffirent pour comprendre qu’il mourra sans combattre, qu’il sera un homme mort avant d’être un héros. Dans un sursaut d’honneur offensé, il tenta de tirer à l’aveuglette contre l’indéfinissable ennemi. Mais la gâchette résista. Trahi par la terre et par les siens, il se tourna, pathétique, vers le ciel, préférant la soumission à Dieu à la soumission aux hommes qui l’abandonnaient à son destin fatal. Mais le ciel resta bleu, resta imperturbable. Lui, l’homme, n’avait jamais été le maître du monde ; il avait été le pantin désarticulé d’artifices idéologiques, asservi aux armes et à une violence qu’il n’avait jamais maîtrisées. Ce jour-là, parmi les cadavres qui enténébrèrent le sol, il y avait la mort de l’homme.

Peu importe le camp qu’il s’était choisi, un homme mort ne connaît plus ni le bien, ni le mal. Seuls les vivants, s’ils le veulent bien, répondront de ses actes.

Inès Rdck

  



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