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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Le Grand Combin

Le Grand Combin

Le glacier avale ses proies, langue pendue et chatouilleuse. Le sentir au bas des reins, dernière convulsion des hommes avant la rémission. Laminer les nerfs, gémir dans le ventre des corbeaux loquaces. La montagne demande ma grand-mère. Août 1937. Tout est corrompu, les visages attablés au fond des villages, les gestes prévisibles et moqueurs des femmes, l’inconsistance des drames.
Un chalet dans sa toute nouvelle résine, tu portes un peu de poix à tes lèvres, c’est pour nous bénir, dis-tu. Le bardeau et l’écharde que tu cherches malgré toi quand tu y passes ta main.
L’odeur du charbon engourdit un peu plus les passions silencieuses. C’est le « mauvais vin », celui qui chante au fond des cendriers froids, celui qui roule ses envies fades et violentes sur la peau de ma grand-mère. L’œil du grand-père à couver son petit cocon de haine, quand il la voit près de l’évier, à garder le silence. Puis un rat qui s’échappe de la chrysalide. Les chaises, les tables, tout ce qui peut être jeté, coïncident avec ses mains à lui. Ma grand-mère, son petit corps de patience, dilue le chagrin au fond de ses yeux troubles.
Le glacier, ses moraines, son pain de gravier, entend le travail de la peine. L’impact des mots et des injures sur sa surface transparente. Cette bile, le mauvais sang, le mauvais vin, charriés dans une glace amère, inondent la montagne toute proche. Elle ira s’y réfugier, le moment venu, pour se préserver du mal donné.
Le mari est dans les champs, à faucher l’herbe rousse des génisses. Manches retroussées, c’est la sueur d’un honnête homme. Au village, y en a point comme lui, ah ça pour travailler, il travaille.
Elle se faufile à l’extérieur de la maison, en prenant avec elle le nécessaire pour construire un petit autel à la Vierge Marie : deux bougies en cire d’abeille, une petite image de la Vierge récupérée d’un ex-voto, quelques gentianes cueillies avant les glissements de terrain.
Eriger un autel au milieu du glacier : donner son âme en pâture. Trop païen, trop animiste. Ce sont pourtant ces flammes trop mûres, toujours offertes aux églises, qu’elle veut confier, loin de son ventre et de sa torpeur, au Grand Combin.
Elle s’étend sur la glace, approuve le miracle de quelques mélèzes enracinés. Un souffle veiné et mûr féconde ses prières.
Tous les samedis matins les habitants du village la voient partir sur les pentes du glacier. Il lui faut changer les gentianes qui ne survivent pas au froid, bénir la Vierge Marie, avec l’eau qu’elle aura puisée en cachette dans le bénitier en marbre.
Arrivée sur les hauteurs, il faut lui renouveler le mystère chrétien, donner un sens à une vie qu’elle n’a pas choisie.
Toutes ces tâches ingrates du quotidien : l’écurie à nettoyer, le beurre à battre, le mari à consoler lorsque le sommeil n’arrive pas. Dans ces poumons, proche de ces sommets enneigés, elle accepte l’air immense, l’air bu dans un nuage, la parfaite symétrie de son visage reflétée sur l’étendue gelée.
Arrive Pâques. Elle a préparé le souper, tout le monde s’est endormi. Dans la nuit, elle monte vers son autel pour lui apporter un peu de lumière.
Elle aperçoit des flambeaux au sommet de la pente. Les bougies ont disparu, la Vierge, son visage fondu et l’espoir défiguré de ma grand-mère.
Dans les cendres éparpillées, elle peut lire :
ANIMISTE ET INFIDELE.

Anne-Sophie Dubosson

  



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