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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Guerre

Guerre

La ville est endormie. Tout est calme. La sueur estivale a fait place au masque immaculé qui vient avec l’hiver. Un profond silence enveloppe le paysage cotonneux qu’offrent les tuiles enneigées. Quelques lueurs timides reflètent l’atmosphère céleste sur l’étendue. Rares sont les rayons qui osent s’aventurer dans la morne cité. Comme pour troubler l’étouffante atmosphère, soudain, un léger sifflement vient percer le silence. Aussitôt avorté, ce n’est pourtant que l’humble gémissement du vent.

Il fait nuit à présent. Dans la ville, pas de lumière. Plus haut, la lune se cache. Des milliers d’étoiles défient pourtant l’étrange obscurité. L’une d’elle, plus brillante, plus imposante que les autres, berce furtivement l’imposante carcasse de la basilique. Ce soir, personne ne viendra hanter le lieu sacré fatigué par le temps. Sous les voûtes grandioses résonne désormais la complainte des siècles endormis. Triste géant de pierre, de verre et de labeur, l’édifice tout entier sombre dans la pénombre.
La ville s’enfonce dans l’abîme. Spectatrice indécise de l’immobile spectacle, l’ombre efface les rares éléments que la neige n’a su voiler. La ville s’enfonce dans l’oubli. La nuit enveloppe lentement ses ouvrages de granit. Au loin, un rempart que l’ombre fait montagne défie la masse écrasée des immeubles.

Au fond d’une ruelle plus large que les autres, posé sur un tapis de glace, un clocher écroulé. Derrière lui, incapable de retrouver son sommet, l’hôtel de ville dresse sa façade éprouvée. Sur un mur que la neige n’atteint pas, des lettres assemblées clament en silence un mot que le sang a tracé. Liberté. Spectateurs endormis de cette paisible nuit, des corps que la mort a figés attendent au pied du mur la promesse du néant. Éternité.
Au gré des pavés retournés, un cratère que le feu a créé défie les ténèbres que le ciel endiablé jette sur la ville. Comme l’écrit le poète, « rien ne trouble la paix et le repos du lieu ».

Soudain, terrifiant le silence qui régnait sur la nuit, une lueur rouge s’abat sur l’horizon. Un bruit sourd retentit, traverse la cité et s’éteint lentement. Là-bas, les sanglots et les larmes se mêlent au concert des canons, et la peur de l’avenir rend les hommes fous de sang.

Mais déjà disparaît le pâle éclairage que les étoiles confiaient à l’atmosphère nocturne. Lentement, la ville s’efface aux yeux du monde. Son cadavre glaçant se fond dans les ténèbres. Au milieu de la ruine, ultime vestige de la grande cité, la mort surveille son antique trésor.

Christophe de Galembert

  



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