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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

La Chair pour appui

La Chair pour appui

Le pasteur s’approcha, marchant majestueusement parmi la foule. Alors la femme interpella son mari en lui touchant légèrement la main, désignant l’homme d’un signe de tête. Elle sembla d’abord pétrifiée, glacée, puis son corps s’ouvrit, s’écartela pour s’offrir à la silhouette qui approchait, prête à recevoir l’onction symbolique qui la maculerait sitôt que le pasteur la regarderait, prête à se couler devant lui comme une vierge abusée et meurtrie qui ne réclame rien mais dont la condition suffit à faire se courber l’autorité elle-même, prête à mettre les siens (son enfant, son époux) au rebut si telle était la décision de l’homme dont elle réclamait maintenant l’attention.
Mais il ne la regardait pas, pas plus que son mari. À mesure que l’homme de Dieu approchait, elle commandait âprement à ses lèvres de sourire. Mais son visage se figea en une grimace. Le pasteur passa entre elle et son époux, sans leur prêter aucune attention, peut-être parce qu’il pensait – renouvelé dans son immunité par le sermon fulgurant qu’il venait de débiter – que des âmes plus distinguées, parce que plus nécessiteuses, méritaient la primauté de sa grâce. Peut-être ne les vit-il tout simplement pas. Peut-être ne les connaissait-il pas. Le mari regardait vaguement les affiches sur le tableau des annonces, l’enfant se grattait lentement le genou. Moins anéantie par l’indifférence du pasteur que par la lamentable expression de son ardeur secrète (sueurs, grimaces, tortillements) matérialisée en une représentation statuaire évoquant ces pleureuses égyptiennes qui autrefois guidaient les cortèges funèbres, la mère avala subitement ce qui lui sembla être une motte d’argile, coincée dans sa gorge. Ses yeux, humides d’humiliation, ne lui permirent pas alors de lire les titres des affiches que son époux regardait, perdu. Elle tapa nerveusement la main de l’enfant qui n’avait pas cessé de se gratter le genou.
Son état misérable la renvoya a son passé, lorsqu’elle-même avait rabaissé un corps, l’ayant anéanti par la seule force de ses imprécations susurrantes. Tiraillée entre son passé de culpabilité et son présent qu’elle se figurait vivre comme une période de rachat progressif, elle cherchait continuellement l’approbation de l’homme de Dieu, duquel elle attendait désespérément un signe – sourire, hochement, regard même – qui pût lui confirmer qu’elle était à sa place entre ces quatre murs suintant, suintant de la conscience coupable et se sachant damnée de tous ceux qui s’y trouvaient enfermés, suintant de sa conscience à elle. C’était en l’homme qu’elle cherchait un refuge, dans les corps spongieux, imbibés de sueur. Comme eux, avec eux, elle reviendrait douloureusement s’asseoir sur les bancs la semaine suivante, pour écouter une fois encore le rappel de sa putréfaction, irrévocablement lié au pourrissement atavique de la race humaine. Les ombres qui l’entouraient maintenant lui rappelaient sa propre condition passagère, pour toujours errante, qu’aucun pardon ne rachèterait jamais.

Félix Torreilles

  



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