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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Ceci - cela

Ceci - cela

Lisant ces derniers temps, en traduction, des Essais choisis de Virginia Woolf qui ont paru en Folio/Gallimard, j’ai été fortement incommodé par un tic de la traductrice, une petite préciosité qui, répétée près de 80 fois sur 400 pages, finit par exaspérer. C’est la méconnaissance de la distinction ceci/cela, au profit quasi exclusif de « ceci ». Littré observe que « Ceci s’emploie quand on veut annoncer des paroles qui vont être prononcées et cela quand on se réfère à des paroles qui viennent d’être prononcées. » Goosse et Grevisse, dans Le Bon Usage, indiquent que « les formes en –la rappellent ce qui précède » et « les formes en –ci annoncent ce qui suit. » Ce n’est pas une règle absolue, mais c’est l’usage, et cet usage a l’immense mérite de la clarté.
Quelques auteurs dérogent à cette règle, Balzac notamment, comme pour focaliser l’attention sur un objet, un élément déjà mentionné. Goosse donne un exemple tiré de Gide : « Ces beaux jours sont pour moi les derniers. J’écris ceci sans amertume » (Journal, 7 septembre 1948). Il est sûr, néanmoins, que, dans cet exemple, « cela » aurait mieux convenu, à tout point de vue et à l’écoute, le « cecissanza » fait un peu saucisson sans ail ; mais Gide est souvent emberlificoté. Léautaud et Caillois, en leur temps, l’avaient assez raillé sur ce point. S’il est permis de tourner un peu les règles à des auteurs qui ont de l’oreille et des intuitions linguistiques intéressantes (ce qui ne parait pas, en l’occurrence, être le cas de Gide), ces règles conservent leur sens et leur utilité.

L’emploi continuel de « ceci » à la place de « cela » est d’autant plus frappant que l’usage oral, observe Goosse, tend à généraliser « cela ». Le démonstratif « ceci », dans la fonction de « cela », se repliant vers l’écrit, en devient une préciosité voyante ; on ne lit, on n’entend même que trop le « ceci dit » qui semble raffiné, alors que la bonne vieille simplicité commanderait un « cela dit » , clair et net, et bien sonnant.
Il est sûr que la traductrice de Woolf ne consulte pas son oreille, ou n’entend rien : comment laisserait-elle passer, sinon, les malheureuses allitérations de ce genre : « Henry James n’était bien sûr pas homme à se soumettre à des lois ou à se rallier à un cercle quelconque, si ceci devait émousser le tranchant de son esprit » (135). Ou pire encore, toujours pour des éléments déjà mentionnés : « […] qu’est-ce donc que tout ceci, si ce n’est Jane Eyre ? » (93) ; « Ceci signifie donc que… » (149). Un écrivain aussi raffiné que Virginia Woolf pâtit énormément de ces négligences.
Il faudrait suivre les avis de l’oreille qui se conforme souvent aux principes grammaticaux éprouvés : aucun des exemples relevés ci-dessus n’était problématique : il suffisait de remplacer le « ceci » incriminé par « cela » pour gagner en clarté tout en aérant la phrase. Essayez : ça marche !

Tout cela m’a remis devant les yeux, passant de l’irritation au plaisir, une sculpture d’un grand artiste, très ingénieux, très inventif, Markus Raetz, que voici photographiée :



Quand on la voit de face, cette sculpture forme le mot « ceci » ; mais si l’on se déplace et qu’on la regarde de côté, c’est le mot « cela » qui apparait. Un miroir bien placé le montre tout aussi bien.

Le miroir de Raetz éclaire notre affaire. Prions sainte Alice et Lewis Carroll de nous conduire par ce miroir des deux côtés du Temps. Le côté de « cela » tourné vers le passé, les choses dites, nommées, écrites, et le côté de « ceci » orienté vers l’avenir, vers ce qu’on ne connait pas encore, vers ce qui va se prononcer, apparaître.

Frédéric Wandelère

  



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