Accueil | Abonnement| Contacter L’Épître | Ecrire un texte| A propos de L'Épître | Crédits  
L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Les tuiles de son âme

Les tuiles de son âme

(Petit éloge en guise de pari accepté)

Les hommes que je regarde – les femmes, aussi, ça m’arrive, c’est pas pour les mêmes raisons, pas le même élan, pas le même coup d’œil, mais ça m’arrive –, ceux que je regarde, ils ont toujours cette trouée à laquelle ma prunelle s’agrippe, une faille, des morceaux pas bien assemblés, qui s’effritent un peu, qui donnent prise au doute. Moi le doute, ça m’a toujours collé une envie au creux du ventre, venir combler quelque chose, raccommoder, je prendrais mes petites mains aux doigts trop courts et je rapiécerais tranquillement les tissus qui s’effilochent, à la fin ça donnerait un homme tout nouveau tout beau, une belle gueule de prêt-à-porter.

Quand c’est trop lisse d’entrée de jeu, je me dis toujours qu’il y a quelque chose qui cloche. Voyez le beau gosse, genre quarterback à l’américaine, mèche qui vole, pommettes hautes, jeans levis délavés et grand rire franc, ou le commercial au costume ajusté, celui qui a de belles mains qui ne tremblent jamais, le journaliste lunettes branchées et col roulé noir, le geste naturel quand il allume une cigarette en te regardant dans les yeux, celui qui a toujours tout juste, celui qui plaît aussi à ta mère, qui aime les chiens et les enfants, qui trie ses ordures et ne ferait pas de mal à une mouche.

Ils me font peur, ces hommes-là. Ils sont meilleurs que moi et ils m’angoissent comme les films de Sofia Coppola, j’ai l’impression que l’image va m’engloutir à force de perfection, de lumière dorée, de plans obliques et de musique dont la nostalgie se vend comme un concept à chérir.

Ceux que je regarde ce sont les hommes qui vacillent. C’est minuscule, en sourdine. Je ne parle pas des grands cas d’école, l’épave en devenir qui s’arrime à toi pour t’entraîner dans sa chute. Il ne s’agit pas de s’abîmer, ni d’entrechoquer des douleurs pour ne surtout pas vivre. Mais dans les trains, dans la rue, quand des histoires se croisent sur les passages piétons et dans les grandes surfaces, autour des fontaines en été, ou dans les bois, quand soudain j’en vois un qui marche un peu à l’écart, un peu sans but, sans qu’il s’en aperçoive et sans projet aucun d’aucune sorte de rencontre, je souris parce que je le trouve beau, cet-homme, celui-là, cabossé juste comme il faut, avec les quelques tuiles qui lui sont tombées sur l’âme.

Sophie Jaussi

  



Publications de l'Épître

Partenaires de l'Épître

L'Épître, © 2012-2017 - Créé par Matthieu CORPATAUX - Site Web par Guillaume HESS - Tous droits réservés - Mentions légales