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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

La maison sans toit

La maison sans toit


« J'avais prévu de faire de grandes choses.
Pas d'ouvrir cette fenêtre. »


Les gouttes frappent contre la vitre. La cognent sans cesse. Il ne pleut pas fort dehors, la bruine recouvre tout, dans un long murmure flottant, humide, à quelques centimètres du sentier.
Mais la froide rumeur vient se condenser contre la gouttière et s'écrase en de lourdes gouttes molles contre le carreau.
La vitre, vieille, usée, n'a jamais su retenir à l'extérieur que la pluie. Chaque jour, une part plus grande de l'univers semble décidée à s'engouffrer là où l'eau butte en ce moment. Même les esprits passent au travers de la vitre comme d'une muraille de papier.
Sur chaque mur, ils ricanent, muets, jaunes, verts, ou bleus. Grand kaléidoscope, leur présence muette effrite le bois et la pierre, effraie les insectes et érode les ombres.
Depuis deux jours, composés de cinq siècles, douze secondes et vingt-quatre minutes, Lui et moi restons au centre de la pièce, à écouter l'inaudible sifflement des reflets colorés et le ploc-ploc incessant de la petite vitre du plafond.
Deux fois, il m'a proposé de sauter, d'ouvrir la fenêtre et de laisser enfin le ciel s'affaisser chez nous. La seconde fois était de trop, le ciel était déjà éparpillé entre le vide et l'absence de néant, entre nos quatre murs.


J'ignore ce qui l'avait poussé à ouvrir la bouche. A remuer ses lèvres, et de sa langue pâteuse, laisser siffler l'air partout, contre ses joues, dans son nez, dans son crâne. Il en avait fait s'échapper des mots improbables, des mots fous, des mots que je ne parvenais pas à comprendre. Des mots qui n'avaient pas de consistance, des mots silencieux.
C'était ce genre de propos irrecevables qui avaient attiré la racaille dans la maison, les crises, les craintes, les morceaux de viandes nues et les édredons remplumés. C'était ce genre de mots qui m'avaient assurée de disparaître dans un pays où le ciel n'existerait pas, de crainte qu'il ne s'affaisse sur moi, m'étouffe, me remplisse, m'efface.


Cela fait des siècles de secondes qu'il s'est immiscé dans notre foyer.


Le ciel n'est pas un chien que l'on dresse et que l'on laisse se tapir dans un coin, et aboyer quand le souvenir de son existence lui revient. Le ciel pénètre l'air de partout, tapisse les murs, recouvre le silence d'une absence de bruit vrombissante. Le ciel, une fois entré, ne sort jamais plus, tout particulièrement lorsque l'on ne le voit plus.
Car le ciel est menteur, le ciel promet et le ciel dévore. Le ciel est une galle qui ne se soigne que dans l'ombre.


Le plancher craque sous le poids de l'humidité qui se refuse à passer. L'air se refroidit, transpire une gluante solitude. Derrière moi, il y a moi, il y a des effigies de moi, des concepts de moi, de petites copies de moi, des légions de moi. Devant moi, il y a son squelette, qui s'efface lentement, rongé par les ombres, mais dont les taches bleues, vertes et jaunes préservent la mâchoire, qui, à jamais, susurre sagement


« Laisse rentrer le ciel ».

Bérénice Balmat

  



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