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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

La vie de l’Homme

La vie de l’Homme

Les yeux du nourrisson s’entrouvrirent comme les ailes d’un papillon qui prend sa pause sur le bout d’un roseau ; délicatement, avec lenteur, semblant hésiter à plonger dans la frénésie de la vie.
Avec douceur, les paupières se décollèrent l’une de l’autre, tandis que sur un autre endroit du globe, un aventurier s’étant taillé un chemin dans lianes et branchages déboucha enfin à la lisière de sa jungle.
Pour l’un et l’autre, le monde apparut dans toute sa complétude ; ici un grain de poussière qui virevolte dans un rai de lumière, là un coucher de soleil à l’horizon, faisant miroiter milles reflets de cent façons.

L’aventurier jauge du regard l’étendue verte et compacte qui s’étend à perte de vue et qui l’attend au pied de la colline. Il s'élance et envoie un coup de pied dans un caillou pour le plaisir de le voir s’envoler et rebondir ; ce qu’il heurte est toutefois la pointe émergée d’un rocher, aussi se fracasse-il l’orteil.
Pestant, il s’assoit sur un talus pour remédier à sa situation. Pendant qu'il entreprend de se bander le pied, sa méditation tourne autour de ces termes :
« Putain de caillou de mes fils de putes de couilles ».
Le jus de l’insulte essoré, ces mots perdent leur goût, et ses pensées s’éparpillent.
« Pourquoi ne pas rester tranquillement assis, observer jour après jour les allées et venues du soleil
à l’écoute du bourdonnement des abeilles
et du gazouillis des oiseaux ?
Homme qui se perd en forêt n’est que de ceux qui a dépassé la lisière ;
ou mieux, ne peut perdre son chemin celui qui n’en suit aucun.
Je ne risque ni l’un ni l’autre en restant assis, libre comme l'air,
ouvert au monde et à l'abri du destin ».
Ruminant ces tièdes pensées, il prend vaguement conscience que son corps lui signale de légers picotements au niveau de son postérieur.
« Mais à quoi bon l’existence, si ce n’est se façonner un chemin, bien
qu’il aurait pu être tout autre, et ne mène nulle part ? »

Se tâtant négligemment, il revint brusquement à la réalité en découvrant le régiment de fourmis rouges ayant tranquillement monté campement dans le vallon de son entre-fesse.
On eût pu le croire éjecté de la fourmilière sur laquelle il avait pris place tant son saut fut spectaculaire. Des deux pieds à disposition pour la réception du vol, c’est celui à l’orteil mutilé qui réceptionna le choc de l’atterrissage ; or il se déroba à sa tâche et entraîna le reste du corps dans une chute interminable sur tout le flanc de la colline.

Après maints roulé-boulé, ce qui restait d’aventurier se redressa gauchement.
Notre hère avait terminé sa course à la lisière de l'épaisse masse de conifères, et un premier bananier, dont les larges feuilles fendues retombaient avec lourdeur, semblait l’inviter à reprendre la taillade de son chemin.
Notre compagnon porta un regard circulaire lourd de regrets, détacha le coutelas qui pendait à sa ceinture, et leva le bras pour un premier coup.

Felipe

  



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