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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Dernier voyage

Dernier voyage

Sur le quai de la gare

Ce matin,

J’ai claqué la porte derrière moi. Ce matin, je suis parti en claquant la porte derrière moi et Maman, la rouvrant, criait :
- Tu vas où comme ça ? Encore faire des crasses, sale gosse…
- Non, je pars en voyage.
- Et on peut savoir où ? Et tes bagages ! Tu ne prends pas de bagages !
Tandis qu’elle me maudissait encore probablement, j’allais muet dans la rue de mon enfance. Il y a ici tant de souvenirs que j’aimerais oublier; qui a dit que l’enfance est une époque bénie ? Non pas que je fusse battu ou abandonné de mes parents, mais tout cela ne suffit pas pour faire une enfance heureuse. Mais tu sais, timidité, relative laideur, du moins sans la beauté d’un apollon, le quotidien d’un petit gars sans importance est souvent la persécution. Bref, je n’aime pas cette rue.

Ce matin, je suis parti.

Puis, je suis arrivé au carrefour, là où elle habite. Tu sais bien toi, Elle. Tu nous as souvent épiés dans l’intimité, j’en suis sûr. Elle était belle, tendre, simplement une fille adorable ; mais bon, les affres et les remous du cœur… Ça n’était pas moi, tu connais la rengaine, juste le Temps ou je ne sais quoi. Et il y avait cet autre… Mais n’en parlons plus. Je crois que je l’aime encore, mais n’en parlons plus. Et son parfum, son parfum, j’en parlerais des heures durant. Rose, miel, pomme, mais n’en parlons plus. Non pas pomme, plutôt fleur de cerisier, mais arrête avec ça maintenant ! Car

Ce matin, je suis parti en voyage.

Devant la gare, il y avait ce clochard, ce mendiant déguenillé qui marmonnait – je ne sais même pas dans quelle langue – sa complainte mouillée de maintes larmes, du moins trop pour que toutes soient vraies. J’ai feint de ne pas l’avoir remarqué et, quelques pas plus loin, je me suis retourné et suis revenu devant lui. Je lui ai donné mon portemonnaie entier. De la folie ? Et pourtant, on m’a toujours répété que l’argent ne faisait pas le bonheur. Je n’en ai pas besoin.

Ce matin, je suis parti pour un dernier voyage.

Oh, mon train arrive, il est là-bas, tu vois, au fond. C’est un TGV, mais toi, tu ne sais pas ce que c’est, hein, tu n’es qu’un pigeon. Il est pile à l’heure. C’est parfait.

Ce matin, je suis parti pour un dernier voyage, d’où je ne reviendrai pas.

Vincent Bossel

  



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