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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Caligula

Caligula

Un clébard dans la rue.

Il est couché le long du caniveau, la langue pendue, la gueule dégoulinante de salive ; la canicule frappe la ville depuis des semaines.

Caligula, le chien d’un lointain voisin cultivé, porte bien son nom. Les passants laissent couler un regard de commisération mêlée de répulsion sur cette fourrure constellée de trous, où l’on aperçoit la peau et quelques croûtes visqueuses, ainsi qu’une ou deux puces.

Tout le monde déteste le pauvre animal. Peut-être ce nom rappelle-t-il trop le brasier qui s’abat dans le coin, emportant avec lui la vie de nombreux bambins souffreteux et celle de vieillards affaiblis par la maladie.

Donc ce meilleur ami de l’homme, ou plutôt du pavé, vieux sans doute d’au moins une ou deux décennies, a depuis longtemps laissé son esprit s’enfuir dans des limbes pâles et rassurants. À moitié aveugle, probablement sourd, on ne saurait dire, il ne quitte plus les bas-côtés de la route. Il y reçoit en glapissant doucement, les projectiles des gamins du quartier, et parfois, les récriminations des vieilles dames, dénigrant son état pitoyable.

Toute la journée, il grogne, acariâtre, les mères qu’il repère au flair, sans doute l’odeur de talc s’échappant des poucettes vacillant à grand fracas sur le sol irrégulier, et le postier qui passe tous les matins à la même heure.

Et moi, j’étudie ce manège de ma fenêtre. Ce malheureux tas d’os qui dépérit dans la rue, puant, jappant, tout en incommodant les habitants de la petite cité. On ne devrait pas afficher une telle misère ! Ce Monsieur Cornoz, le soi-disant propriétaire, devrait avoir honte. Pourquoi n’appelle-t-on pas les autorités ?

Tous les soirs, laborieusement, avec ma canne, je descends les trois étages qui me séparent du sol, pour lui donner à manger. Et puis je m’en vais, mon cabas à la main, me dégourdir les jambes dans la fraîcheur relative du soleil couchant.

Le chien, qui depuis quelques jours a mémorisé mon parfum, m’accueille ce soir-là en aboyant moins maladivement qu’à l’accoutumée. Il remue la queue, se redresse sur les moignons difformes qui lui servent de pattes, et marche à ma rencontre, avec une vivacité retrouvée je ne sais où.

Après un certain temps s’en va doucement l’animal, plutôt boitant et rampant, à faible allure, sa truffe suppurante se tournant régulièrement vers moi. Il s’enfonce dans la ruelle jouxtant le trottoir pavé où je le nourris, et lance enfin une plainte pressée à mon intention. D’accord, je te suis.

Le bitume, au milieu du passage, est craquelé comme une plaine aride. Caligula, longeant le caniveau, croulant, crachant son écume, jette un coup d’œil calme et voilé dans ma direction, avant de déclamer à grands cris, devant un porche crasseux, l’étendue de son courroux.

À l’intérieur, à l’étage, première porte à droite, le cadavre de Cornoz, parti depuis maintenant quelques semaines, peut-être moins.

Alizée Lombard

  



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