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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Fugue

Fugue

La voiture filait à travers la campagne qui partout manifestait des signes de renaissance. Il y avait dans le paysage quelque chose de constamment figé, et ce au détriment des saisons. Au passage du véhicule, les paysans exprimaient l’étonnement, la surprise : une voiture étrangère, du moins irrégulière à leurs yeux et dont la présence jurait dans ce décor sauvage était pour eux chose inhabituelle. Le temps semblait s’être arrêté dans cette campagne reculée au point d’avoir imprimé sur chaque visage une perpétuelle expression d’hébétement. Et la nature triomphait, car en ces lieux presque vierges de manifestations humaines, elle semblait n’avoir jamais cessé de dominer l’homme et de lui faire comprendre que d’elle et d’elle seule dépendait son existence. Sous l’expression de rusticité immobile des paysans se cachait une crainte éternelle du lendemain, de la saison prochaine. Aussi, le passage d’étrangers leur paraissait toujours hostile. Non pas qu’ils soupçonnaient une menace quelconque, mais leur existence se trouvait subitement bouleversée par le caractère inattendu de l’évènement.
Assis à l’arrière de la voiture, il regardait par la fenêtre les champs défiler, le bétail ruminant et les silhouettes voûtées des paysans immobilisés par la curiosité. C’était dans ce pays qu’il avait grandi, maintenu dans un éloignement calculé de cet univers splendide et précaire duquel il n’était pas issu mais dont les scènes lui étaient connues, familières. Le père conduisait, la mère assise à côté ne parlait pas Les herbes hautes cinglaient ses jambes les insectes entraient dans ses yeux les larmes se déversaient sur ses joues pâles la prairie s’étendait dans le vert l’infini le petit bosquet se dressait de grands arbres les arbres touchaient les nuages les arbres étaient noirs il ne les voyait pas les arbres le ciel bleu et profond entre les nuages boursoufflés il voyait le bleu les envies de vie les envies d’infini de mort apesanteur de bercements le sang coulait sur son dos il courait n’entendait pas son père n’entendait pas sa mère rejoindre le bleu dormir dans le bleu

Félix Torreilles

  



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