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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

La chair comme appui

La chair comme appui

Il flottait dans la salle une odeur de vieux. Le vieux des murs mêlé au vieux des individus, une odeur âcre émanant de la chaleur des corps en mouvement. Au bout d’une heure les murs suinteraient. Les bancs lourds et inconfortables en vinrent rapidement à être occupés. Tous venaient comme poussés par un automatisme insondable, secret. Ils s’asseyaient dans un silence relatif, saluant leurs voisins et hochant vers les têtes connues tout en veillant à leur maintien, sans lequel l’ordre qu’ils contribuaient tous à maintenir s’effondrerait.
Assemblée de petits bourgeois, trop pauvres pour être de ceux qu’ils qualifiaient d’adorateurs de Mammon, mais pas assez pour compter parmi ces masses crasseuses dont la misérable condition – que, stupéfaits, ils ne s’expliquaient pas – leur inspirait dégoût et consternation. Ni l’une ni l’autre classe, leur sentiment de particularité était exacerbé ; ni l’une ni l’autre classe, ils étaient surtout celle des petites gens bêtement instruits, sauvagement économes et puérilement croyants.

Le pasteur sortit de la petite pièce dans laquelle il se réfugiait avant chaque sermon, gravit l’estrade et se plaça derrière la chaire. Alors les têtes se redressèrent et commandèrent au corps de prévenir toute turpitude, toute action intolérable. Déjà l’atmosphère était à peine respirable, déjà les corps s’affaissaient sur les bancs et déjà les rares enfants s’impatientaient.
Assis entre son père et sa mère, il sentit émerger une fois encore le sentiment de honte que sa condition lui inspirait je ne peux pas la prendre ni le pain ni le vin papa a dit je suis ne suis pas converti maman a dit je ne suis pas converti je ne peux le pasteur ignorer je vais brûler brûler pas converti comment ils ont sale dedans papa a dit maman a dit brûler brûler « Mes frères, mes sœurs, apprêtons-nous à partager ensemble le repas grâce auquel nos péchés sont rachetés, nos fautes effacées et l’enfer évité ; ce repas qu’a pris le Christ avant d’être crucifié. Ouvrons non bibles et relisons – le relirons-nous jamais assez ? – le récit de ce moment ultime qui a introduit la gratuité de la vie, non pas d’une vie charnelle, terrestre, mais éternelle et céleste, un don gratuit, pour qui le veut recevoir. Lisons ensemble… » Tous les livres s’ouvrirent en un froissement général et frêle.


*


Les fidèles ne se pressaient pas mais jusqu’à la sortie, jusqu’à la rue ils veilleraient, contrits, à leur maintien. Et lorsqu’ils se seraient dérobés à la vue de la foule, alors peut-être ils souffleraient, souriraient, s’abandonneraient à une sorte de contemplation béate des nuages et du soleil ou de quelque autre chose insignifiante, tout en se félicitant d’avoir enduré les remontrances nécessaires à leur ravitaillement, à leur édification, et cela sans que ce maintien, ce contrôle, ait totalement disparu mais qui – ils le savaient – se déliterait inévitablement au cours des jours à venir, les rappelant sur les bancs la semaine suivante, silencieux et humbles […].

L’enfant baissa à nouveau la tête pour cacher les larmes qui se déversaient malgré lui sur son visage terne. Dans un dernier élan de bravoure la mère saisit le poignet de son fils, mit un bras sous celui de son époux, inspira brièvement tout en redressant la tête et regarda droit devant elle en se dirigeant vers la lourde porte qu’elle ne voyait pas encore. Le mari se mit en marche, frottant ses mains moites sur sa veste. L’enfant pleurait en silence. Puis, d’un pas décidé que seul le sentiment de dignité meurtri de la mère commandait, ils franchirent le seuil de la vieille porte, se retrouvant lâchement projetés dans le vaste monde, dans ce monde qui ne les tolérait que parce qu’ils y vivaient fatalement, mais sans lequel il ne serait pas complètement le monde ; n’existant pas intrinsèquement mais formant plutôt une sorte de place immense sur laquelle chacun pouvait errer en en proposant sa vision, son explication, le mettre à son échelle. D’avis contradictoires dépendait son équilibre.
Telles trois ombres difformes, ils flottaient sur cette place à laquelle ils se croyaient étrangers, la considérant comme une simple passerelle vers l’au-delà, vers ce lieu inconnu que d’autres appelaient le néant.

Félix Torreilles

  



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