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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Vertige nippon

Vertige nippon

Me cramponnant à une barre saturée de ce wagon trop plein, je me concentrais pour ne pas perdre de vue ma propre main, tel un Ganesh démultiplié, un poulpe ventousé à son destin. Autour de moi, ceux qui n’étaient pas assoupis avaient le regard absorbé par un écran de quelques pouces qui, là plus qu’ailleurs, s’avère un prolongement des doigts. Jamais je n’avais vu autant d’êtres rassemblés dans un même endroit, moulés aux sièges ou imbriqués d’aplomb dans une homogénéité contrainte. La géodésie me semblait une science bafouée.
Dans un claquement de portes entrouvertes, Shinjuku me cracha sur son quai souterrain. Charrié par des élans déterminés, je pus m’agripper, aux confins de mon apnée terrestre, à un banc gracieusement ignoré. Radeau de mon naufrage initiatique. Au bord de l’abîme, mes esprits se rétractèrent pour m’accorder une alternative convenable à l’abandon. Je relevais doucement ma tête quand mes yeux furent aspergés de kanji, suspendus à mon incompréhension partout alentour. Au-dessous, la foule s’épaissit encore. Ses allées et venues se confondaient dans un kaléidoscope humain frénétique, mais étrangement silencieux. Une buée de résignation vint recouvrir ma rétine. Encalminé, je mâchais du vide. Mon angoisse tutoyait des hauteurs insoupçonnées.
Or, c’est à ce moment-là que je réalisai, une fois encore, que la confiance en soi fait partie des seules richesses qui importent. Je relevai donc le défi insensé de fendre cette masse compacte pour offrir un futur à mon trajet. Mon bagage, cube en polycarbonate d’un rouge excessif, me servirait tantôt de bouclier, tantôt de bélier. De béquille, toujours. Ancré à sa poignée, je tenais mon poisson pilote, roulettes en guise de nageoires. Quoique brinqueballé par les ondulations verticales, je réussis à m’octroyer un sillon, dodelinant entre les silhouettes évanescentes. Tout le monde m’effleurait, sans jamais me toucher comme si chacun avait un tracé préétabli, ajusté au millimètre, que nul autre ne pouvait emprunter. La nature est bien faite ; c’est à ce peuple à l’étroit qu’elle a inoculé la plus grande dose de respect. Un ADN dont on aurait ponctionné l’acrimonie.
Soûlé de corps, je me résolus à suivre une jeune autochtone pour aérer le dédale et du coup, alléger mon hésitante reptation. Elle était svelte, comme la plupart de ses congénères, à la démarche convulsive. Prises dans des collants, ses jambes formaient un X, à la manière d’un cabri tombé du ventre de sa mère. Ingambe malgré des chaussures trop grandes pour elle (pourquoi donc tant de créatures méprisent-elles leur pointure dans ce pays ?), elle me cornaqua, à son insu et en saccades, au bout d’un des innombrables méats jetant sur la métropole convoitée.
Auprès d’un employé sourcilleux à la casquette sévèrement vissée sur une tête calibrée, je validai mon accès à l’air libre sur fond de « gozaimas ». Le tourniquet, sorte de pare-feu momentané à l’effervescence, me propulsa plus loin dans les arcanes de mon voyage. Et c’est avec un air détaché, confit d’autosatisfaction, que je saisis, hors de leur étui, des lunettes noires…

Marc Aebischer

  



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