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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Annie-Ernisme

Annie-Ernisme

Il est des situations de la vie où le temps semble se replier sur lui-même, laissant apparaître d'étranges similitudes et collisions. Le sens d'une scène vécue peut ainsi évoluer au gré des échos qu'elle rencontre, tandis qu'un personnage oublié va subitement réapparaître, presque inchangé, dans un contexte totalement nouveau.
L'autre jour, alors que je me rendais à mon bureau, je passai par une des rues commerçantes de la ville. Je la reconnus tout de suite, alors qu'elle s'avançait en sens inverse. Une figure, issue de mon enfance, que je n'avais jamais vue depuis ; un visage inoubliable non par sa beauté mais par la forme curieuse de sa mâchoire. Une fraction de seconde m'a suffi pour détourner mon regard et feindre un vif intérêt pour la devanture devant laquelle je passai. Je ne souhaitais pas parler à cette femme, je n'avais aucune envie d'évoquer les années qui nous séparaient, les formations, les boulots, les villes qui nous avaient façonnés. Je redoutais même de la croiser, tant elle m'avait martyrisé quand j'étais enfant. À l'époque, elle n'était pas très belle, nous avions le même âge, et je crois avec le recul qu'elle m'aimait bien. Elle m'ennuyait sans cesse, me taquinait, et téléphonait chez mes parents pendant le week-end pour me harceler. Au combiné, sa voix contrefaite me faisait des propositions salaces qui heurtaient mon jeune âge, et plus encore ma sensibilité. Car au lieu d'y voir du désir, je n'y voyais que moquerie, et j'en étais blessé.
En bref, je croisai ce jour-là un mauvais souvenir, et cela au pire moment. Ma relation avec C. était incertaine. Nous ne nous étions pas vus depuis deux ou trois semaines et je ne pouvais l'extraire de mon esprit qu'au prix d'efforts épuisants. La jalousie me rongeait chaque jour un peu plus, et ceci malgré les messages pleins de tendresse qu'elle me faisait parvenir en cachette de son homme, avec lequel elle était partie en vacances.
J'avais donc décidé de lui offrir un cadeau – plusieurs cadeaux à vrai dire. Elle aimait l'art, j'avais donc déniché un très beau livre de Niki de Saint Phalle, le prototype de l'amoureuse. Elle aimait le sexe, et j'aimais son corps, je voulais donc lui trouver de la lingerie. Pas une de ces choses vulgaires qu'on voit dans les mauvais pornos, quelque chose qu'elle puisse porter pour aller au travail, et avoir un peu de mon désir sur elle ; je cherchais quelque chose de confortable et pratique.
Je me suis naturellement rendu dans la boutique de lingerie la plus proche du bureau. Je n'avais jamais mis les pieds dans ce genre de magasin. J'en ressentais une vive émotion ; pas d'excitation, au contraire ! Plutôt une sorte de gêne ou de honte, comme si je voyais une femme nue pour la première fois. J'avais la sensation de pénétrer dans un sanctuaire exclusivement féminin. Une pointe de fierté s'en mêlait, parce que c'était pour C. et pour elle seule que j'entrais : j'étais un homme car C. me désirait, et, c'est ainsi, les hommes achètent de la lingerie pour leurs amantes. Me voilà donc doublement un homme, poussant la porte du magasin, lançant un « Bonjour » qui se veut affirmé…
La vendeuse ne répond pas tout de suite. Elle est penchée sur son ouvrage, mais je distingue très clairement un sourire se dessiner sur son visage, peut-être à cause de mon « Bonjour » maladroit, ou parce que… oui, elle m'a reconnu. C'est elle, mon cauchemar, ma bête noire, la fille qui m'a embêté quand j'étais petit. La vie est une coquine, pour ne pas dire une perverse. Elle met sur nos chemins, aux moments les plus impromptus, celles et ceux qui nous ont fait souffrir jadis. Il se peut qu'elle y mette aussi celles et ceux qui nous veulent du bien, mais l'âme est ainsi faite : ingrate. Heureusement, la gêne se ressent des deux côtés, ont expédie rapidement les présentations, les « Tu me reconnais ? » et les « Qu'est-ce que tu deviens ? » pour attaquer le vif du sujet. Elle approuve mon choix : confortable et pratique, elle approuve sa taille (C. me dépasse d'une bonne tête), elle approuve mon cadeau, mon geste, elle approuve même les détails : sans armature c'est certainement plus sexy, et tout aussi confortable. En somme, elle approuve tout, me caresse dans le sens du poil. Redoutable commerçante. Une ristourne « parce que c'est toi », une garantie de retour « parce que c'est toi », j'ai la main sur le porte-monnaie, prêt à dégainer la carte, mais… Une petite voix s'insinue dans ma conscience. « Elle est partie… avec son homme. » Le doute affleure. Quelle sera sa réaction si elle décide de mettre un terme à nos galipettes ? Brassens s'en mêle : avec mon bouquet de fleurs j'avais l'air d'un con, ma mère, avec mon bouquet de fleurs j'avais l'air d'un con… Je demande un délai de réflexion, que j'obtiens « parce que c'est moi » et je finis par repartir, ironie du sort, avec le numéro de la fille qui m'embêtait quand nous étions enfants.

Alain Guerry

  



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