Accueil | Abonnement| Contacter L’Épître | Ecrire un texte| A propos de L'Épître | Crédits  
L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Marais poitevin

Marais poitevin

Il marche sur une route inconnue en fin d’année. Il est cinq heures du soir. L’été se couche encore un peu sur l’automne. La route est de poussière. Les arbres et les champs autour aussi ; ça sent le pin, comme une couche qui s’agglutine dans sa gorge, sur son front; il respire fort. Il est vaillant sous son costume qui le serre fort, qu’il doit tirer plus loin, tout entier avec lui. Ça cliquète à chaque pas. Les mailles frottent sur le cuir qui oppresse son corps. Son fourreau balance lourdement sur son côté. Une cape d’étoffe, qui a pris toutes les couleurs du monde, esquisse dans son dos ses anciens voyages.
Il a tombé son masque depuis peu. Le heaume ne roule déjà plus. Ça a chuté à côté, au fond d’une ravine. Une lame à la main, il avance toujours. L’effort s’accentue. Son souffle est un peu dur, sous cette enveloppe d’acier qui le cuit au soleil. Il est seul.
Son épée est presque sèche, maintenant. Pas comme le trou qu’il a dans le ventre. Sa main n’empêche pas tout. Ça coule et ça goutte de par là, sur toute la longueur. On ne peut l’arrêter ; même avec sa vieille cape qu’il défibule pour s’en ceindre le ventre. Ça s’infiltre à travers comme du sang.
Il se met sur les genoux, c’est plus commode et ça le rend tout à fait serein, de pencher un peu son cœur sur la terre.
Il serre quelque chose dans son poing gantelé. Une toute petite pierre de grenat un peu mat, mais qui brille aussi bien que finit le jour.
Sa mémoire le guette alors qu’il s’étourdit, vide bientôt d’une trop courte vie. Il se rappelle…
Son enfance près de Dimachq al-Châm. Les jeux, lorsqu’ils mimaient les hommes longtemps partis, avec des bâtons ; son père qui reviendrait, fier, la barbe noire et les sourcils épais. Sa mère aux tissus interminables. Les chants des femmes dans les rues, langoureux. Les marchés de la ville, colorés, épicés d’odeurs. Le passé plein de cris, de rires. Les prières des mua??ins. Tout ça le berce un peu. Il n’a plus mal.
Il rêve un peu ; il est au seuil. Il voit, dans ses yeux clos, la grande cité de pierre au loin. Lui, et tous les autres, qui marchent et débordent le reste de voie romaine, celle de tous les martyrs. C’est le bruit d’enfer de toute une armée rivetée d’acier. Une rivière coule aux environs. Les autres arrivent par milliers. On les voit soulever la terre et scintiller ardemment, bien en face et en force. Ça part bientôt dans tous les sens et de tous les côtés. Les cris déchirent tout. Les traits filent, tombent et punissent. Les lames laissent des trainées brillantes dans les yeux. Et lui frappe et contre et choque le fer ennemi de toute son âme. Les muscles tendus, il ne sent plus rien que le feu dans sa poitrine. Il se jette et pense à Meliha, la petite vendeuse de dattes ; juste quand il sent l’acier qui le tranche, touche ses entrailles, il respire le vent du sud, les yeux et la bouche ouverts. Il voit la grande mosquée, neuve, blanche et belle. Le sahn et ses arcs autour. Les rues encombrées, les places rouges, bleues et jaunes de tout un monde qui bruit avec ferveur…
Mais il fait nuit, maintenant. Il est allongé sur le sol dur et sec de la route de poussière. C’est une masse sombre sur le sol poitevin, tournée vers le sud-est.
Seul, il expire enfin toute sa Syrie natale sur le sol de France.

Aedan Cléraud

  



Publications de l'Épître

Partenaires de l'Épître

L'Épître, © 2012-2018 - Créé par Matthieu CORPATAUX - Site Web par Guillaume HESS - Tous droits réservés - Mentions légales