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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Séance chez l’ostéo

Séance chez l’ostéo

La séance chez l’ostéo commence toujours par des politesses. Le cabinet est dans l’appartement ; elle est à la cuisine. Comment allez-vous ? je demande ostensiblement. Oui, j’arrive et toi ? Très bien merci ! enfin, j’ai mal au dos mais ça va sinon. Allonge-toi, retire tes lunettes. Melba a les mains douces, mais je dois garder mon pull. La table est dure, droite, confortable. J’essaie de me détendre. Elle retire mes lunettes que j’ai oublié d’enlever. J’oublie toujours mes lunettes. Je suis en cours avec son fils mais elle est belle, simple et assurée. Melba soulève avec délicatesse mon crâne lourd. Ses gestes sont précis, elle n’hésite jamais. Ses poignets, ses tendons, ses adducteurs, ses doigts commencent le travail.

L’ostéopathie, d’habitude, ne me fait pas grand-chose. C’est un peu une pause dans le mois où je peux faire une sieste. Relâcher la pression que j’accumule. Ça fait cher la sieste, mais sinon je ne me repose jamais. Et je sens tout de même, sur le long terme, des améliorations quant à mes douleurs dorsales. Grandi trop vite on m’a dit. A vrai dire, je n’ai pas souvenir de ne pas avoir eu mal au dos. C’est mon côté JFK. Sans la drogue. Sans Marylin non plus. Sans la carabine dans la nuque, qui soulage définitivement. Essayons de nous relaxer.

Relâche les jambes ; je relâche les jambes. Relâche les hanches ; je relâche les hanches. J’active des muscles dont je n’ai pas conscience nonante pourcent du temps qu’ils existent. Je m’échappe enfin, les yeux clos. Je me sens immense, je me vois tenir la terre entre mon index et mon pouce, deux doigts gras au milieu du champ de vision ; le cadrage empêche de voir mon corps en entier, je suis si grand, comme un géant de pierre. Je chasse de mes mains maladroites des nébuleuses superbes. Mouvement léger du muscle palmaire sur le sacrum, je suis soudain écrasé sous un poids progressif. L’ensemble de mon corps perçoit la gravité différemment. Comme un corps symétriquement posé sur le mien. Une pensée sexuelle traverse mon esprit. Trop rapide pour la cerner, elle concerne Melba. Elle m’écrase maintenant de ses mains sur le thorax. Elle veut sentir ma respiration. Je lui offre ce plaisir. Je pense à présent au fait que j’écrirai les sensations de ce moment, de cet état, une fois rentré. Si je n’oublie pas. Elle accompagne les gonflements et dégonflements de mes côtes, je sens mes épaules se rapprocher de mes omoplates. Le bout des doigts de ma main droite me picote. Melba ondule ma nuque de ses mains douces. Je pense au petit Lincoln qui trône (ou traîne-t-il seulement ?) sur mon bureau, il ne maîtrise pas sa grosse tête et dodeline sans relâche. En m’effleurant les lobes d’oreille, elle me demande si tout va bien, je suis incapable de lui répondre.

Il me faut au moins quatre minutes pour émerger. J’étais à l’instant comme dans la boîte d’un magicien. Les jambes coupées sont reprises peu à peu par le cerveau. Mes épaules sont aussi lourdes que si je portais sur moi la terre que je viens d’écraser avec tant de facilité. Je prends conscience du marteau-piqueur qui n’a, en fait, jamais arrêté de saccader sur les blocs de béton au bas de la fenêtre. Je retrouve mes lunettes. Elle me tient au courant des nouvelles orientations de son fils. A dans un mois. Oui merci encore. La séance chez l’ostéo finit toujours par des politesses.

Matthieu Corpataux

  



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