Accueil | Abonnement| Contacter L’Épître | Ecrire un texte| A propos de L'Épître | Crédits  
L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Sur la route de mon dos

Sur la route de mon dos

Voilà fort longtemps que j’ai entrepris ce voyage, que j’ai jeté le premier pas sur la Route, sur ce fatidique chemin qui m’a pris quatre fois mes vingt ans, ou plutôt me les a volés. Car j’ai sué chaque année sur cette Route qui s’en abreuvait et sûrement s’en délectait goulûment comme s’il s’agissait de mon sang.

Quatre-vingts ans maintenant que je sinue sur les chemins, parfois boueux, parfois bosselés, d’autres fois d’asphalte et d’autres fois encore recouverts de pavés; j’ai marché et marché le long des villages, le long des lacs, le long des rivières et des mers et le long des déserts; j’ai affronté le froid, la canicule, la pluie, la neige, la grêle, le vent et même des tempêtes de sable; mais toujours, je gravissais la pente.

Toujours.

L’Olympe, le Mont-Blanc, l’Everest eût été une sinécure à l’aune de la Route que j’escaladais entre les ronces, parce que toujours, immuablement, la Route montait, semblant vouloir crever le ciel, bien au-dessus des neiges éternelles, semblant ressusciter la Tour de Babel.

Mais c’en est fini : mon pèlerinage prend fin ici (tout là-haut, comme disent les mortels), devant Elle. Tous ces ans m’ont vieilli, je suis usé, plus qu’une loque, mais Elle, ma Déesse, sa jeunesse est éternelle, aucune vivacité ni aucune force ne lui font défaut. Et maintenant, nous sommes face à face, dans un silence de mort. Je la prends dans mes bras, nous nous regardons dans les yeux, puis elle me pousse dans le vide; telle une ultime dédicace, elle me délivre enfin et je m’en vais serein :

Ma Douleur a su rester belle.

Vincent Bossel

  



Publications de l'Épître

Partenaires de l'Épître

L'Épître, © 2012-2018 - Créé par Matthieu CORPATAUX - Site Web par Guillaume HESS - Tous droits réservés - Mentions légales