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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Rappel sentimental

Rappel sentimental

Comme à son habitude, la jeune femme était montée dans le train de 18h24. Assise près de la fenêtre, le visage légèrement incliné vers l’extérieur, il émanait d’elle une naïve sérénité. Son regard s’accrochant successivement aux différents motifs de la vallée déjà mille fois contemplée, elle laissait vagabonder sa pensée au rythme du ronronnement monotone des roues sur les rails.
Champ de blé. Pylône électrique. L’autoroute suit les rails. Tiens, le train est plus rapide que les voitures. Coucher de soleil dans l’eau stagnante d’un canal. Une gare. Le train ne s’y arrête pas. Tant mieux.

Cet instant de détente et de félicité prit fin au moment où la mélancolique sonnerie de son portable retentit à travers la double poche cotonnée de sa veste, telle une plainte étouffée.
Le numéro n’était pas enregistré ; il lui parut étrangement familier.
Les rails longeaient le lac à présent.
- Allo ?
Lorsqu’elle décrocha, le son de sa voix replongea Léo deux mois auparavant, lors de leur dernière conversation téléphonique. C’était un mardi, elle l’avait appelé lorsqu’il était rentré du judo, elle s’était montrée distante, il avait compris que ça n’allait pas. Ça n’allait plus.

Au moment où elle avait prononcé les mots terribles, il avait entrevu l’abîme de solitude dans lequel il serait plongé une fois la communication achevée. Il ne s’était pas trompé. Pour cette raison, il avait désespérément cherché des mots, des phrases à placer. Garder contact, ne pas raccrocher, entendre sa voix. Celle qu’il avait méprisée quelques instants auparavant avait possédé ensuite tout pouvoir sur lui, et au fil de l’entretien téléphonique un gouffre s’était creusé, toujours plus profond. Elle s’était élevée, toujours plus inatteignable dans sa splendeur, lui s’enfonçait dans sa médiocrité qui l’effrayait tant.
Ensuite… ensuite, il préférait ne plus y repenser. L’homme se croit lyrique dans la douleur, quelquefois il n’est que pathétique.

Mais aujourd’hui elle était là, elle avait décroché, c’est tout ce qui importait. Il parla le premier.

- Je veux revivre un début d’histoire avec toi, même s’il faut passer par une rencontre violente et destructrice, je veux ressentir à nouveau le poids de ton corps sur le mien.

Derrière la vitre, le paysage continuait son défilement. Le soleil avait terminé sa course et le lac semblait d’un bleu plus sombre. Parfois, à quelques mètres de la rive, la pointe escarpée d’un rocher jaillissait et laissait supposer la masse à laquelle elle était attachée. La jeune femme soupira.

- Léo… Tu sais bien que c’est impossible.

Il resta sans voix. Même s’il refusait de se l’avouer, il avait espéré. Ses jambes commencèrent à trembler. Il savait bien que s’il permettait au temps de faire son œuvre, son premier amour se métamorphoserait en une image floue dont il ne saisirait bientôt plus tous les contours. Mais il ne s’habituait pas à cette douleur devenue trop familière.

- Attends… Tu es en crise, c’est cela ? Dis, tu continues de prendre tes cachets comme le docteur le recommande ? C’est important tu sais.

Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase, la sirène de la locomotive hurla de longues secondes à intervalles irréguliers tandis que la force du freinage poussait ostensiblement le buste des passagers en avant. Juste avant l’impact, Léo regarda le chauffeur ; il ferma les yeux. Il était 19h07. Un couple de canards s’envola.

Baptiste Bays

  



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