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L'Épitre, le journal fribourgeois de la petite littérature très courte

Fuite en avant

Fuite en avant

Encore une cure de sommeil, encore. De nouveaux médicaments, de nouveau. Des sédatifs puissants, épuisants. Septante-deux heures à dormir profondément sans rêve, sans cauchemar. Sommeil lourd, corps lourd. Epuisé, vidé, lessivé. Sans force, gourd et maladroit. Effort ultime pour se retourner dans son lit. Nuit glauque, tambourinée par la pluie contre les vitres. Isolement. Seul, toujours et encore depuis si longtemps. Des minutes qui durent des heures, des heures aussi longues que des jours. Brouillard dans la tête, brouillard dehors. Derrière les fenêtres, l’automne n’en finit plus d’attirer les âmes sensibles dans son sillage terreux, sali de feuilles en putréfaction. La pourriture envahit le terreau, elle s’insinue et tente de s’attaquer aux nerfs fragiles des plus sensibles. Cœurs chahutés et corps meurtris à trop essayer d’y échapper. Vapeurs d’alcool, nuits sans sommeil. Errance diurne, cauchemars nocturnes à force de n’y plus pouvoir supporter les assauts du désespoir. Seul, toujours seul. Même accompagné, seul.

Des questions il s’en pose. Les réponses il n’en a pas. De toute façon elles ne sont jamais là quand il en aurait besoin. Inutile. Un verre. Deux verres. Plus encore. Aucune aide de ce côté-là. Alors dormir. Espoir d’un lendemain plus serein. Ou alors dormir et ne plus se réveiller. Mais le sommeil ne vient plus. Seules les idées noires, bizarres. Un mélange de son passé négligé et de son présent insupportable, insoutenable. Rapprochement funeste. Destruction lente de sa dignité. Destruction lente de son estime de lui-même. Corps vieillissant habité d’une âme sclérosée par le désespoir. Alors autant partir. Se lever, marcher. Se tenir debout ou du moins essayer. Il ne sait pas il ne sait plus il est perdu. Un nuage de mouches noires bourdonne dans sa tête. Tout cela ne rime plus à rien. Tout s’embrouille. Aucun secours. Seul toujours seul. Alors il faut partir, sortir, s’en sortir.

Il prend ses clés, machinal. Traverse la cuisine, passe la porte, ne la ferme pas. En avant, un pas après l’autre, lentement, machinal. Il prend l’ascenseur. Descente. Tout en bas. Plus encore. La descente n’en finit plus. Le souffle lui manque. Sa respiration ralentit. Pénible et lourd comme la porte de l’immeuble s’ouvrant dans le brouillard. L’air humide et le froid lui fouettent le visage. Comme une claque.

Etourdi et vacillant il s’approche de l’Alfa. Prendre le volant, filer sur l’autoroute à toute vitesse vers le sud ou vers le nord, peu importe pourvu qu’il s’en aille loin d’ici. La fuite en avant. Ne plus se retourner partir. Laisser le vide derrière lui et filer vers le vide. La voiture fend le brouillard et lui n’en voit pas l’issue. Machinal il insère un CD dans l’autoradio. Cent cinquante au compteur et le volume au maximum. « Una furtiva lagrima ». Un frisson de mélancolie.

Et puis plus rien.

Isabelle Clément

  



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